Pauvres mortels (je m'adresse à vous, humains; les entités cosmiques peuvent se dispenser de lire cet article), sachez que votre vie est constamment menacée, et que l'équilibre précaire entre le Bien et le Mal est maintenu uniquement par les efforts héroïques d'une poignée d'irréductibles croyants. Peu nombreux sont ceux qui connaissent les terribles secrets d'ALACH-MALA, le Dieu-Taupe, Celui-Qui-A-Créé-Toute-Chose (Gloire à toi, ALACH-MALA); mais moi, Jezab l'Initié, grand-prêtre de Sa-Seigneurie-l'Aveugle, ai décidé d'enfin tout dévoiler, car les forces du Mal se font chaque jour plus pressantes, et ALACH-MALA est las des combats perpétuels.

AZLAKAÏMOTH, Celui-Qui-Corrompt-La-Création, était bien trop puissant; c'est pourquoi ALACH-MALA fit appel à nous, les Élus, pour lutter à ses côtés. Il nous apparut sous la forme d'une taupe, et de son corps émanaient des effluves psychiques, et ces effluves nous engagèrent à le brûler et à répandre ses cendres dans un ruissant en hurlant: «ALACH-MALA! ALACH-MALA! IA FTAG'N ALACH-MALA!» Ainsi le corps divin surgi de la Terre s'évapora dans l'Air, purifié par le Feu et rendu à l'Eau. Dès lors, le Dieu nous apparut plusieurs fois pour nous révéler les moyens de combattre le Mal sur cette Terre. Mais les forces nous manquent, et bien des nôtres reposent à jamais dans l'esprit taupifique d'ALACH-MALA.
Ô toi, mortel qui lit ces lignes, prends conscience de l'horreur de ta situation, et, si tu ne sombres pas dans la folie, ALACH-MALA viendra à toi. Les temps sont proches!
Gloire à ALACH-MALA!
Test de la témérité
Au pot :
¤ Tu baves en attendant les plats.
# Tu es le premier sorti.
+ Tu passes ton temps à remplir la carafe de vin.
Test de l'ouverture d'esprit
Ton rayon d'action :
¤ Le bassin aux Ernests.
# Cinq mètres autour du bassin aux Ernests.
+ Tu es aventureux ou tu es un biologiste, tu as déjà traversé la rue.
Test de sémantique
Ton mot favori :
# géunekartekafèt.
¤ phénoménologie.
+ Cauchy-Schwartz.
Test de la flagornerie
Le méga pour toi, c'est :
+ formidable.
# génial.
¤ merveilleux.
Test de l'élégance matinale
Au réveil, ta première parole est :
# Alors, heureuse ?
¤ Fichtre, toujours cette thurne ?!
+ Burp !
Test de la moralité
Pour toi la vertu, c'est :
¤ un sujet de dissert.
+ ce que devrait pratiquer ton voisin de chambre à deux heures du
matin.
# certainement du finnois.
Test de l'optimisme
Tu regardes ta carte K-fêt :
+ Elle est à moitié pleine.
# Elle est à moitié vide.
¤ Si tu as une idée pour le ¤, écris au Poisson Mort.
Test de la sportitude
Ton activité physique favorite :
¤ Nager avec tes copains Ernests.
+ Lire l'annuaire.
# Tester l'endurance de ton estomac.
Test de la résistance
Pendant les conférences,
# Tu ne pleures pas, car tu es un Ohm, un vrai.
¤ Tu souris car le conférencier te regardes.
+ Tu gobes du cyanure, comme en 40.
Test de la cinéphilie
Ton film préféré est :
¤ Le Limier, de J. Mankiewicz, film américain, 138 mn,
couleurs.
+ Le Poisson Mort (bientôt le film).
# Blanche-Fesse et les 7 mains, un film d'auteur.
Test de la concision
Ton onomatopée favorite :
# Burp !
+ Zzzzz...
¤ Palsembleu !
Test de la lucidité
Ton jeu de prédilection :
¤ Le bridge.
# La bataille corse.
+ Les patiences.
Test de la persévérance
Quel est pour toi le modèle de la persévérance :
¤ N'importe qui avec des lunettes (car qui a des lunettes persévère)
+ Six conifères (parce que Sisyphe)
# Ecrire le Poisson Mort en LaTeX.
Test de l'érudition
Ton livre de chevet :
+ Le Poisson Mort.
# Le Kamasutra ou la Bible des cocktails.
¤ Les oeuvres complètes de Mallarmé.
Test de l'objectivité
Parmi ces trois titres de périodiques, un seul n'est pas ridicule :
# Le Bocal.
¤ Parages.
+ Le Poisson Mort.
Si vous avez manqué l'épisode précédent : Alors que la clef de toute l'affaire semble reposer entre les pages de ce bon vieux Gaffiot, l'ultime indice de mon informateur me donne la chance inespérée d'assister à une réunion nocturne des conspirateurs en toge qui hantent les souterrains du Vème arrondissement.
Jeudi, 3h33 du matin
Je n'invente rien : lorsque je
regardai ma montre, il
était 3 heures 33 minutes du matin et le détail m'est revenu à l'instant.
Inutile d'être numérologue ou kabbaliste pour comprendre l'effet qu'eut la
lecture de ce chiffre sur le rythme de mes battements cardiaques. Je me
surpris en train de faire un signe de croix, à défaut d'un autre : dans la
Rome antique, existait-il un geste rituel pour conjurer les esprits
maléfiques ? Et si me ennemis, en plus d'êtres latinistes, étaient
satanistes ? Au diable la cohérence théologique. Tout en dissertant
fébrilement sur les méfaits comparés du satanisme et du paganisme,
j'avançais dans l'obscurité de la grande galerie qui transperce d'est en
ouest le sous-sol de la colline Sainte-Geneviève, jusqu'à son sommet. Un
seul faux pas, un seul éternuement, et je risquais de finir empalé sur les
dents acérées de la bête la plus féroce qui eût jamais franchi les portes
de Paris. A quelques deux cents mètres devant moi, l'innommable cortège.
Par souci de théâtralité sans doute, les torches murales avaient été
éteintes, remplacées par des sortes de lanternes qui, ballottées à bout de
bras, projetaient dans le tunnel un sinistre ballet de halos rouge pâle.
Sans oublier le crissement léger des sandalettes de cuir sur le sol en
pierre. Au gré du mouvement des flammes, je pouvais apercevoir, comme dans
un chaos d'images fantasmagoriques, ici l'éclat d'un barreau de la cage,
là un bout du pelage du fauve. Soudain, ma vigilance faillit : je fus pris
d'une terrible envie de bâiller, si invraisemblablement irrépressible que
je fus obligé de m'arrêter, de fermer les yeux, de me couvrir la bouche de
mes deux mains, puis de m'abandonner pendant une vingtaine de secondes à
la plus insensée série de bâillements qu'il m'ait jamais été donné de
produire dans un état conscient. Je ne sais pas ce qui m'arriva ensuite,
sans doute le brutal contre-coup du stress et de la fatigue accumulés,
mais je restai immobile pendant un temps indéterminé, gagné par le vertige
et persuadé, si je me souviens bien, de voir des oreillers en orbite
autour de mon crâne. «Ce n'est vraiment pas le moment de s'évanouir,
Watson», pensai-je quand je retrouvais mes esprits. Trop tard : le
cortège venait de disparaître dans la mystérieuse salle au portique, dont
les deux grands battants achevaient de se refermer, et qui me laissa
entrevoir ses dimensions grandioses pendant une fraction de seconde. Je
courus dans cette direction, à l'aveuglette, guidé par les quelques rayons
de lumière qui perçaient à travers les fentes. Au milieu de la porte, je
retrouvai l'étrange cavité qui semblait faire office de serrure. Je
m'aplatit contre la paroi, et écoutai. Mais ce n'est pas de l'intérieur
que vint le premier son. Derrière moi, à quelques mètres, j'entendis un
souffle rauque, une respiration sèche et haletante. Je pensai
immédiatement à un fantôme : au point où j'en étais...
-Libérez-moi, je
vous en supplie. La voix était masculine et gémissante. Je n'osai
répondre.
-Vous m'entendez ? Je vous en supplie. Je ne vous ai rien fait.
Je ne comprends pas. Ils ont dit qu'ils vont revenir avec leur... le...
dans la cage. Vous êtes avec eux ?
Mes yeux finirent par distinguer une silhouette plaquée contre le mur d'en face. Puis bientôt je pus deviner les chaînes qui retenaient ses bras écartelés à l'horizontale : je me trouvai nez à nez avec un de leurs prisonniers. Tout s'accéléra dans ma tête : profiter de l'occasion - parler avec lui - le délivrer - m'approcher de lui (il sentait la sueur et l'urine) - tâtonner le long de ses chaînes pour essayer de le libérer - l'interroger...
-Qui êtes-vous ?
Qu'est-ce qu'ils vous veulent, à vous ?
-Je n'en sais rien.
-Réfléchissez.
Vous êtes latiniste, vous aussi ?
-Quoi ? Le latin ? Vous vous fout...
-Votre profession, c'est quoi ? Où habitez-vous ? Votre nom ?
-Oscar... je
suis architecte... mais pourquoi ? Qu'est-ce qui se passe ? Où est-on ?
Impossible de le détacher. J'allumai ma lampe de poche pour voir son visage : il était rond, flasque et baigné de larmes. J'éteignis.
-Vous
travaillez sur un chantier en particulier ? Un monument ? Et votre nom
?
-Eh bien ... c'est moi qui...
Derrière nous, un grincement puis un rai
de
lumière : la lourde porte commençait à s'entrouvrir. Un instant, le
prisonnier s'agrippa à moi de sa main droite, sembla hésiter, puis me
relâcha.
-Burgenwüner, Oscar Burgenwüner, me lança-t-il en chuchotant,
comme un adieu.
Je repartais avec son nom, et lui ne révèlerait pas ma
présence à ses bourreaux. Je m'éloignais de lui silencieusement, en rasant
la paroi. J'étais déjà dans l'ombre lorsque les hommes en toge, armés,
apparurent et s'approchèrent de Burgenwüner, le détachèrent et le
traînèrent dans la grande salle.
Les dix minutes qui suivirent furent
insoutenables. L'oreille collée à la pierre froide, j'identifiai quatre
sons distincts :
a) - les hurlements déchirants du prisonnier, autant
de
charges accablantes contre mon impuissance et ma lâcheté,
b) - le
grognement de la bête et le cliquetis de ses dents,
c) - les
imprécations
chantées en chœur par la secte, en latin évidemment (il me semble avoir
identifié un " Jovis " et un " cervus ", le reste était
inintelligible),
d) - une musique atonale interprétée par ce qui ressemblait à des
trompettes, des tambours, ainsi que divers instruments de percussion.
Bientôt, j'eus le sentiment qu'en entendant ces hurlements et cette mélodie démente une seule seconde de plus, je risquai de verser dans la folie. Un quart d'heure plus tôt, je m'étais senti proche du but. Une découverte cruciale ou une preuve accablante était à portée de main ; maintenant, mes nerfs étaient sur le point de lâcher. Je rebroussai donc chemin.
D'abord en marchant, puis en courant. À l'approche de l'intersection entre le passage secret et les égouts, je courais tellement vite que les secousses de la lampe de poche éclairaient à peine la voie. J'arrivai bientôt essoufflé à une sorte de fourche que je ne rappelai pas avoir traversé à l'aller. Le couloir de gauche exhalait des relents putrides, mais ma curiosité fut attirée par son plafond voûté en ogive et orné de frises grossières. S'était-on amusé à imiter le plus primitif des styles de sculpture ornementale romaine, ou bien l'artiste taré avait-il été incapable de faire mieux ? Je distinguai aisément, dans la confusion des reliefs, ce qui ressemblait à des sacrifices, des crânes, des scènes de bataille, des flammes ; je crus reconnaître une cathédrale prise d'assaut (Notre-Dame de Paris ?). Je ne m'étais jamais posé la question de la date de construction de ces galeries souterraines, elle surgissait soudain : jusqu'où remontaient les racines de cette société secrète ? De quand dataient ces pierres ? Le faisceau de ma torche dirigé au-dessus de ma tête, j'oubliai totalement de regarder où je mettais les pieds. C'est ainsi qu'on en arrive à tomber dans un trou. Par Thalès ! je n'en suis pas mort, je perdis juste connaissance en heurtant le sol avec ma tête. Décidément, j'aurais du être alerté par la légère odeur de putréfaction.
Jeudi, 12h07
C'est effectivement l'heure à laquelle j'ai
retrouvé mes
esprits, et à laquelle j'ai allumé ma lampe de poche pour constater la
gravité de la situation. Je ne tiens pas à me rappeler en détail cette
scène atroce, je serai donc bref et m'en tiendrai aux informations
essentielles :
- je me trouvai dans une minuscule fosse carrée
s'ouvrant
sur un conduit au ras du sol, de moins d'un mètre de diamètre, le couloir
dont j'étais tombé étant accessible en hauteur, moyennant un petit
exercice d'escalade.
- d'après l'amoncellement régulier de squelettes
(crânes et tibias entrecroisés) d'aspect ancien, tapissant le sol et les
parois, je compris qu'il s'agissait d'une des innombrables ramifications
des Catacombes.
- par-dessus ces tas d'os centenaires, un monticule de
cadavres beaucoup plus frais, dans différents états de décomposition. - le
dernier cadavre à avoir été jeté dans ce trou, celui sur lequel j'ai... -
je n'arrive pas à écrire le mot - eh bien, il était intégralement
déchiqueté, et privé de son bras droit. C'est avec des vêtements en partie
maculés de sang séché que je dus marcher jusque dans ma petite chambre. Je
n'en dirai pas plus.
Jeudi après-midi
J'étais assis à mon bureau, immobile depuis plusieurs minutes. Je sortais de la douche, mes vêtements tâchés de rouge jetés en boule sur une chaise. Mes genoux tremblaient encore : de froid ? de fatigue ? de peur ? J'avais perdu tout goût pour les énigmes, pour les mystères, pour l'aventure. Je venais de vivre quatre jours dans la démence, dans un complet décalage avec la réalité, rodant la nuit dans des souterrains, poussant des pierres, soulevant des dalles, espionnant des assassins. Je regardai longuement mon téléphone. J'allais enfin le décrocher et contacter la police, ce que j'aurais du faire depuis bien longtemps déjà. Mes épaules devenaient trop fragiles pour ce fardeau de cadavres. Ma main était déjà sur le combiné. Puis soudain, je pensai à Lise, à Arthur, à sa famille. Son père : je ne ferai rien sans l'avoir rencontré d'abord. Le soir-même. Tout de suite.
Jeudi en début de
soirée
J'étais devant la porte de son appartement. Je me sentais
déjà
soulagé à l'idée de pouvoir enfin parler à quelqu'un, tout raconter, tout
mettre au jour. Je pressai le bouton de la sonnette en soupirant. Je
remarquai alors une petite plaque humoristique collée sur un coin de la
porte, une caricature de chien méchant avec l'inscription : CAVE CANEM. Je
me surpris à frissonner, et souris après coup de l'idée stupide qui venait
de me traverser l'esprit. Quand la porte s'ouvrit enfin, mon ventre se
noua. Face à moi, les cheveux roux, les yeux noirs, le nez camus de
l'homme que j'avais aperçu la nuit même dans la galerie aux côtés de
Bobb-Crespi, juste avant le sacrifice, l'homme qui m'avait tant fait
penser à Arthur. Un meurtrier. Un fou.
- Oui, jeune homme, c'est pour
quoi ?
Le père de mon camarade disparu était lui aussi membre de la secte,
j'étais sur le seuil de sa porte, et je devais lui répondre quelque
chose.
Ada, l'héroïne de charme du Poisson Mort, n'a été aperçue par personne depuis juin 2000. Nul ne sait ce qu'elle est devenue suite à son entretien avec Bibi-les-bottes-rouges. L'intéressé, recherché activement par la police, reste lui aussi à ce jour introuvable.
Bien sûr, vous ne me croyez pas, vous en êtes sûrs, nous sommes en 2000, et tout le monde le sait bien, on l'a assez dit, il faut être fou pour soutenir le contraire. Et pourtant...
Tout a commencé dans les environs de 1965. En cette année, l'humanité entrait dans l'Histoire; avant cela, on était dans la préhistoire. Personne ne le savait, personne n'a voulu le reconnaître, mais c'est bien ainsi qu'il en est ! Malheureusement, nous sommes sortis de l'Histoire avant même d'en profiter, avant même de s'en apercevoir... En 1975, ou à peu près, tout était déjà fini, le monde s'était déjà arrêté. Bien sûr, on n'a pas cru les quelques uns qui osaient dire la vérité, on a traité de vieux fous, de ringards, de réacs, de soixante-huitards attardés le peu de visionnaires qui s'en étaient rendu compte, qui essayaient malgré tout de prolonger cette époque bénie, l'ère de l'Histoire, de l'Humanité vivante, du Progrès. Mais ils avaient raison, nous l'avons compris !
En cette vingt-sixième année 1975, nous sommes en mesure d'expliquer l'Histoire et son sens. L'affaire est simple: n'en déplaise aux astrophysiciens, la Terre ne tourne pas; ou plutôt, pas toute seule: les hommes doivent la faire tourner. Pour cela, nous avons à notre disposition un moyen simple: l'expérimentation, la recherche, la quête du nouveau. Seule une humanité en quête peut faire tourner la Terre, faire vivre le monde, faire avancer l'histoire; bien plus, c'est dans le domaine des Arts, et de la musique en particulier - car c'est la musique que l'on peut le mieux propager - que l'homme est le plus à même de faire progresser sa propre civilisation. Or, depuis 1975 environ, les hommes n'expérimentent plus. On eût pu croire au milieu des années 1960 qu'il avait compris, tant la musique était un magma de sons nouveaux, de formes progressives et de concepts en marche; mais ce n'était qu'une illusion: les prophètes d'alors ne purent retenir longtemps le goût et l'attention des hommes, qui retombèrent dans l'inertie, sans vouloir ou pouvoir s'en apercevoir et le reconnaître. L'Humanité s'enferma donc dans l'illusion - elle fit semblant de croire que les années avançaient; bientôt, elle se prit à son propre leurre, et le crut vraiment. Quelques irréductibles intellectuels de l'art tentèrent de résister, mais en vain... Le rock progressif, le free jazz et la fusion expérimentale se mouraient, et l'on vit bientôt apparaître les monstres de mollesse décérébrée que sont le disco, le punk ou la variété; on crut observer un sursaut de conscience lorsque naquit la techno, mais bien vite, trop vite, l'immobilisme reprit le dessus avec la dance. Même les plus grands prophètes - King Crimson, Jethro Tull, Magma,... - cessèrent de lutter, pris par le découragement et le désespoir...
Mais le combat n'est pas fini ! Le drapeau versicolore de l'expérimental
se dresse de nouveau dans les cieux. Les prophètes sont de retour. Les
adeptes relèvent la tête. Des bacs spéciaux refont leur apparition chez
les disquaires, même les plus grands, même la Fraction Nationale des
Auditeurs Conservateurs ! Et ce n'est qu'un début... Le Gong sonne, la
Machine molle se redresse sous la bannière du Roi cramoisi, le Magma
reprend son ébullition...
Tu sembles l'antithèse du
précédent, avec qui tu
partages pourtant un goût affiché pour les mauvais jeux de mots (voir test
de la persévérance). Il est possible que tu n'aies pas encore assez de
recul par rapport à ta nouvelle vie de normalien, sauf peut-être en ce qui
concerne le bassin aux Ernests. Pour éviter de te noyer, passe donc par la
K-fêt.
Pas de chance, tu écopes de
toutes les réponses
qui n'ont aucun rapport entre elles, ce qui fait que tu ne te mouilles pas
beaucoup dans cette affaire, et encore moins dans le bassin. Un
psychologue diagnostiquerait peut-être une schizophrénie chronique, mais
nous préférons considérer que tu es l'équilibre même, car nous aussi, nous
avons répondu + à toutes les questions.
NB :Si certains points demeurent obscurs dans ce test, ce sont sans doute
de mauvais jeux de mots. Les solutions vous seront adressées sur simple
demande contre un chèque de 599 F, à l'ordre de l'agent comptable du
Poisson Mort. Envoi sous pli discret.
Vous n'avez qu'une ambition : une bonne AMN et un poste doré dans une université parisienne d'ici quelques années, alors nous pouvons vous aider.
1 - Toujours faire savoir que vous êtes normalien. Plusieurs stratégies:
a. La note de bas de page : « L'auteur est ancien élève de l'École
Normale Supérieure ».
b. Devant des étudiants qui demandent où trouver
un livre : « À la bibliothèque de l'École... Normale Supérieure, bien sûr
! », puis se reprendre : « Mais c'est vrai, vous n'y avez pas accès
malheureusement. »
c. Toujours évoquer un de vos « camarade de promo »,
aujourd'hui devenu célèbre, même si vous ne l'avez jamais croisé dans les
couloirs.
2 - Toujours parler des colloques auquels vous avez participé, même si vous vous êtes contenté de dormir dans les fauteuils du palais des congrès ou du grand amphithéâtre où ils se sont déroulés.
3 - Mentionner avec éloge et respect la brillante intervention de votre collègue, et néanmoins ami, qui ,si elle peut ouvrir quelques pistes intéressantes pour la recherche et les générations futures, doit cependant être complétée par quelques précisions qui en restreignent singulièrement la portée. Dans cet exercice, garder un ton très mesuré, mais ferme.
4 - Un différend vous oppose à un collègue :
a. Vous voulez maintenir
des
relations diplomatiques avec lui ou avec ses collègues (ils ont le soutien
financier du ministère) : vous mentionnez systématiquement ses recherches
en présentant les vôtres comme leur prolongement nécessaire, les nuances
éventuelles étant dues à une approche méthodologique, voire disciplinaire,
différente.
b. Vous souhaitez déclencher les hostilités (les médias
sont
de votre côté, d'ailleurs vous avez un ami réalisateur de cinéma qui
pourra vous assurer les pétitions nécessaires) : les conclusions, certes
séduisantes, de l'honoré confrère en question sont malheureusement
déduites de théories aujourd'hui obsolètes (cocher la case correspondante
: marxisme, structuralisme, psychanalyse, structuro-fonctionnalisme,
lamarckisme). Les données quantitatives éventuelles résultent d'un modus
operandi contestable - il n'en est peut-être pas entièrement responsable,
tant il aime « associer » de jeunes et prometteurs talents (sic) à ses
travaux (cf. séminaires à l'ENS).
5 - Dans le cours de la conversation, critiquer nonchalament un
spécialiste de renom ou un auteur de référence. Autre possibilité : faire
l'éloge de l'inconnu parfait ou de l'auteur mineur dont les beautés
nombreuses sont malheureusement restées dans l'oubli pendant longtemps,
jusqu'à ce si pertinent mémoire de l'un de vos étudiants. Souhaiter avec
force lamento (« il n'y a plus d'éditeurs courageux ; on ne sait plus faire
de bel ouvrage ; on a perdu la culture de la note de bas de page ») qu'un
éditeur se décide enfin à rééditer l'oeuvre intégrale qui mérite un plus
large public. Si cela arrive, rédiger la préface.