Le Poisson Mort en ligne

Parité

Cette fois-ci, ils avaient décidé de soigner l'édito. Et voilà qu'à nouveau ils s'y attaquaient le cerveau liquéfié par des heures de mise en page. Qu'allaient-ils faire ?
Il y avait bien cette idée : la parité. Cela faisait déjà un titre, c'était toujours bon à prendre. Mais de quelle parité s'agissait-il, au juste ?
Voilà. Les Lyonnais n'étaient plus majoritaires dans la rédaction du Poisson Mort. Ils n'en composaient plus que la moitié. Un grand pas venait d'être franchi.
Mais les raisons qu'ils avaient de se réjouir ne se limitaient pas à cette première constatation. La rédaction s'ouvrait réellement. Il y avait même, oui même, des scientifiques -deux pour être exact, une fille et un garçon- qui avaient écrit des articles. C'était Noël. Le Poisson Mort grandissait. Déjà le numéro trois. Et il y en aurait d'autres après les vacances.
Pour l'heure, la parité se traduisait aussi par Méduse, le tout nouveau supplément féminin qui sortait des presses. Décidément, le Poisson Mort n'avait pas fini d'étonner...



Sommaire




Une vie

D'aussi loin que je me souvienne, ma vie ne fut que malheur.

J'eus beau fuir, résister, consulter des exorcistes bantous et des moines augustins, rien n'y fit : l'infortune suivait mes pas.

Dès avant ma naissance, elle me précédait, de sa démarche cruelle. Mon père, le lendemain du jour où il me conçut, héros de la Révolution, mourut à la guerre, après avoir anéanti un demi-régiment obscurantiste à l'aide d'une seule petite cuillère; on lui creva les yeux, et il trouva encore les moyens de décimer d'infâmes contre-révolutionnaires agents de l'impérialisme.

Ma mère, héroïne du peuple, empêcha une catastrophe ferroviaire pendant sa grossesse, en s'interposant entre deux trains qui fonçaient l'un vers l'autre. Elle comme moi survécûmes (c'était peut-être le troisième de mes malheurs prénatals1), mais ma tête en garda une forme assez étrange, mince au milieu, renflée aux extrémités, qui m'empêchait de porter des chapeaux.

Je n'étais toujours pas né. Mais le destin guidait mes pas. Ni mon père ni ma mère ne furent décorés pour leur héroïsme, les certificats B547Z ayant été égarés, ce qui rendait impossible la délivrance du formulaire A42. Pour qu'un événement aussi rare m'arrive, à moi, convenez bien qu'il faut que je n'aie pas de chance.

Enfin, je naquis.
Là encore, le destin a montré sa cruauté obsessionnelle, en me faisant naître un 29 février. Oui, forcément, vous n'êtes pas né un 29 février, vous ne pouvez pas savoir ce que c'est. Eh bien, imaginez-vous qu'on ne m'a fêté qu'un anniversaire sur quatre.

Ce qui ne m'a pas empêché de vieillir, me rider et perdre mes dents.

Je passerai sur les nombreuses années qui suivirent, car je risquerais de lasser.
Mais c'est parce que, récemment, le sort a décidé de venir insérer le malheur au sein de ce qui aurait dû ne m'apporter que joie, que j'ai décidé de parler. Bas les masques. Je témoigne: je m'appelle Y., j'ai 20 ans, et j'ai la poisse.

Un jour, perdu au milieu d'une année triste, un hebdo engagé et intello annonça la tenue, dans les murs d'une institution vénérable, d'une Grande Soirée Disco.

Remerciements à Antoine Miné, Delphine Blitman, Guillaume Fréjacques, et les autres, pour cette soirée. Ce fut historique.

Certes, le même hebdo engagé du cinquième fit preuve de toute sa morgue en se croyant bien inspiré de commenter : " Il y aura même de la musique normale ". Je ne commenterai pas le commentaire. Enfin, le jour attendu arriva. Je fus bien entendu le premier sur les lieux.

Tout s'annonçait bien, et tout se déroula mêmement : je survivais le long des rivières de Babylone, j'étais assez fort pour lutter contre Raspoutine, les jeunes hommes nous laissaient chanter danser en liberté, je ne pouvais détacher mes yeux de la Reine dansante, l'argent, l'argent, l'argent coulait à flot sur Waterloo, je croyais que c'était tout ou rien.

Mais déjà, le ver était dans le fruit.

C'est alors qu'apparut la musique normale et normalienne. Las, je me retirai dans la solitude glacée du Deuxième Rataud.

Ce n'est que le lendemain, alors que je m'éveillai de bonne heure au sortir de l'horreur d'une profonde nuit agitée de cauchemars que, outre un scarabée, je découvris l'absence de mon manteau.

Tout à la joie du rythme de la nuit, je l'avais oublié dans le lieu des réjouissances...
Il était désormais parti, loin, dans la thurne d'un normalien. Mon blouson avait emporté avec lui mon portefeuille.

Un jour, le portefeuille revint sur le bar de la K-fêt. Il n'y avait plus de blouson autour de lui, ni de billet de 100FF, de timbres, et les 26 tickets de pots contenus.
C'est alors que je pris conscience du désespoir que vivaient les normaliens prolétaires, poussés à bout par la faim et l'oppression, dont un des membres avait été mené à cet acte de révolte.
Je mis cet événement sur le compte:

  1. De la persécution du Destin
  2. De la lutte des classes entre Normaliens.

Amis, je lance aujourd'hui un vibrant appel: pour que de tels actes ne se reproduisent pas, luttons contre l'oppression dont sont victimes les normaliens.

En attendant, je lance l'opération Yanngaelothon: quiconque voudra m'offrir un ticket de pot contribuera, au quotidien, à faire reculer un peu plus la fatalité.

Nous sommes l'avant-garde de la nation: luttons contre les injustices et le destin!

1Prénataux, bordel de merde ! On n'est pas à l'E.N.S. pour rien !



Courrier (électronique) d'un lecteur...:


Ç'va pas non mais alors?

Ben merd' dis donc que j'me suis dit quand qu'j'ai vu qu'est-ce qu't'a osé baver dans l'poisson mort su'l'dos des biologeux, comm' quoi qu'on s'rait pas des scientifiqu' et tout ça. Et en plus t'signe pas ton torchon, des fois qu'on saurait pas qu'c'est toi l'scribouillard à la mort-moi-l'noeud qu'est l'responsable de c'te provoc. Alors j'te préviens mon gars si tu r'tires pas qu'est-c't'a dit, j'm'en vais t'faire descendre eul'boul'mich su les g'noux à coups d'pieds dans derrière, nom d'une pipe !! faut pas m'chercher, j't'aurai prév'nu!

Harold, biologiste malgré les apparences



En. 6,268


Feuilleton policier
Épisode 3


Les secrets de la secte qui sévit dans les souterrains de la colline Sainte-Geneviève se dévoilent peu à peu : ils complotent, ils tuent, ils sont latinistes. Un homme qui se prétend dissident, et qui est le sosie de Jean-Jacques Rousseau, me livre des informations au compte-goutte.

Mercredi matin

Une porte doit être ouverte ou fermée. Dorénavant, celle de ma chambre resterait verrouillée chaque nuit.

Je m'éveillai en fin de matinée avec l'étrange impression d'avoir été maintenu en apnée pendant douze heures dans un bain de formol, avec une brique à la place du cerveau. Au moins, j'étais soulagé de me retrouver vivant et dans ma petite thurne, plutôt que ligoté à une machine à écarteler au fin fond d'une crypte à l'odeur de moisi. Après tout, j'aurais très bien pu être en train d'émerger d'une cuite magistrale. Et si toute cette histoire, depuis la rencontre avec Arthur, n'avait été qu'un long cauchemar imbibé ? Hélas non. Je vis que la pochette d'Arthur, vide, traînai encore sur mon bureau.

Après les quelques minutes qu'il me fallut pour me redresser, je jetai un coup d'oeœil autour de moi. La chambre n'était pas plus sens dessus dessous que d'habitude. Mes visiteurs nocturnes devaient être des gens bien élevés. Je commençai à passer mes quelques mètres carrés en revue.

Il fallait s'en douter, le document faisant référence aux «opérations» de la secte avait disparu, tout comme la carte tronquée du souterrain. Mais que possédais-je d'autre qui pût les intéresser autant ?

Soudain j'eus l'intuition que quelque chose d'autre clochait. Un élément familier de mon paysage quotidien avait été déplacé, mais lequel ? Certains affirment respecter un ordre précis dans le rangement de leurs affaires, quand les autres n'y voient qu'un immonde foutoir : chez moi, les autres ont en grande partie raison. Pourtant, je me répète, quelque chose clochait. Je verrais plus tard.

Depuis un moment, le dos de ma main me démangeait, et je le grattais machinalement. Quand je regardai finalement ce qui m'irritait ainsi, je sursautai : sur toute la largeur de ma main s'étalait une cicatrice en forme de «X», une double entaille sans doute faite au couteau. Ne me souvenant d'aucune expérience masochiste récente, j'en déduisis que c'était l'oeœuvre des intrus de la nuit précédente. Ils m'avaient " marqué " pendant mon sommeil artificiel, sans doute du signe des traîtres, à moins qu'ils aient simplement voulu m'effrayer. Je vérifiai rapidement si le reste de mes membres étaient encore rattachés à mon corps : tout était là.

*

Mercredi midi

Nouveau message dans mon casier :
1719 PAGES, C'EST UN PEU MOINS QU'IL N'EN FAUT POUR OUVRIR LA VOIE DE LA SAGESSE.
UN LIVRE EST UNE CLEF.

Alors comme ça, mon ange-gardien voulait me faire jouer aux devinettes. A quand les mots croisés et les rébus, me demandai-je ? Exaspéré, je laissai échapper à voix haute:
- Jean-Jacques Rousseau, tu m'emmerdes.

Un élève qui fouillait son casier, non loin de moi, me regarda avec perplexité. Je glissai le papier dans ma poche, et allai m'asseoir dans la cour aux Ernests. Peut-être mon protecteur voulait-il me mettre à l'épreuve. Je décidai de jouer le jeu.
Mille sept cent dix-neuf pages, c'est beaucoup. De quoi remplir un énorme pavé : une édition d'oeœuvres complètes, un gros volume de la Pléiade, un tome d'encyclopédie. Voire un dictionnaire...
Je courus dans ma chambre et inspectai une nouvelle fois mon bureau. Voilà ce qui m'avait perturbé ce matin : trônant habituellement en un équilibre instable entre la plante verte, le cendrier et le téléphone, mon gros Gaffiot avait été déplacé et reposé sur une étagère. Grossière erreur ! Aussi invraisemblable que cela puisse paraître, mes mystérieux visiteurs s'étaient intéressés à mon dictionnaire latin-français. Je l'ouvrai, le feuilletai, et m'assurai que la dernière page portait le numéro 1179. Puis je m'aperçus que les toutes premières pages, non-numérotées et correspondant à la préface, avaient été soigneusement découpées le long de la reliure. Quelle absurdité. Ces premières pages étaient-elles celles qui «ouvraient la voie de la sagesse»? C'était pourtant tout le reste qui m'avait permis de décoder les messages cryptés. Mais alors, pourquoi...

La faim prit le dessus, et j'abandonnai la question.

*

Un détail important : ce midi-là, je suis allé dans un restaurant japonais, et j'ai mangé des sushis. Nota bene.
*

Mercredi après-midi

Je me tins à l'écart des souterrains.
J'étais de retour sur les bancs de la Sorbonne. Mais cette fois-ci, j'étais en mission : j'assistais à un cours de Bobb-Crespi destiné à des étudiants du premier cycle, mais donné dans un amphi suffisamment grand pour que j'y passe inaperçu. Je projetais de la suivre jusqu'à chez elle, puis d'improviser. Pendant qu'elle expliquait l'évolution du vocable «angoisse» à travers les âges, je l'imaginais vêtue d'une toge sombre, en train de boire du sang à grandes goulées dans des calices dorés. M'imaginais-je qu'elle allait tout à coup monter sur son bureau, sortir une hache et expliquer en hurlant à son auditoire médusé comment elle sa secte s'amusaient, la nuit tombée, à écorcher des étudiants dans les sous-sols du Panthéon ? Elle livra un cours tout ce qu'il y a de plus normal.

Cependant, à la fin de l'heure, comme je refermais ma trousse, elle reprit la parole :
- J'oubliais : vous êtes sans doute tous au courant à propos de la manifestation de vendredi. Pour ma part, je ferai la grève ce jour-là.
Je me redressai sur mon siège. Voilà enfin quelque chose d'intéressant à noter dans mon agenda.
- Je sais que beaucoup de mes collèges ont une position contraire à la mienne, et vous le font savoir. A vous de réfléchir aux enjeux et de prendre une décision, si possible, personnelle. Pensez-y. Voilà, merci de m'avoir écoutée.
Je dois avouer que je m'étais quelque peu tenu à l'écart des débats qui agitaient la sphère de l'Éducation Nationale, ces derniers temps ; mon taux de présence aux cours de la fac n'arrangeait rien à l'affaire. Je me retournai vers ma voisine, qui se repoudrait le nez, et l'interrogeait.
- Bof, j'suis pas hyper au courant. Ça a à voir avec le latin et le grec. Une histoire de réforme. Y'a des profs pour et des profs contre. C'est tout ce que je sais.
Je me dis que j'aurais du écouter la radio plus souvent. Puis je m'aperçus que j'avais laissé filer ma suspecte.

*

Sur le chemin du retour, je croisai Lise, la copine d'Arthur. J'avais oublié de la rappeler après son message; le mot «veuve» me à l'esprit, mais je m'efforçai de lui sourire naïvement. Elle avait de gros cernes sous les yeux. C'est moi qui abordai le sujet en premier.
- Alors, pas de nouvelles d'Arthur ?
- T'as un peu l'air de prendre ça à la légère. Je crois que c'est très sérieux. Jamais il ne m'aurait fait ça. Il lui est arrivé quelque chose, c'est pas possible.
Je restai silencieux. Je n'avais envie de mêler personne à cette histoire. Arthur ne lui avait rien révélé, sans doute pour la mettre hors de danger. Elle continua, sa bouche était pâteuse :
- Je suis passée voir son père. C'est fou. Il pense qu'Arthur est parti prendre l'air, sur un coup de tête. Il n'a absolument pas l'air inquiet.
Elle lâcha une série de jurons, puis sa calma. Je lui demandait l'adresse du père, avec l'idée de lui rendre visite dans les jours suivants.
*

Mercredi soir

Je trouvai encore un message, toujours de la même main, mais glissé sous ma porte cette fois-ci :
SOIS DANS LE JARDIN DU QUAI SAINT-BERNARD A 3H DU MATIN.
TUNC VIDERIS.
LA CHASSE AUX TRAITRES FAIT. RAGE. JE RESTERAI DONC MUET QUELQUES TEMPS.
PRUDENCE, ET BONNE CHANCE.

Je me retrouvai tout seul. Qu'importe ? Je n'avais aucune garantie véritable de la bonne foi de mon prétendu protecteur; je ne connaissais ni son identité, ni ses véritables intentions. D'ailleurs, qu'est-ce qui me prouvait que cette invitation n'était pas un piège ?

*

Jeudi, 3 heures du matin

J'étais caché depuis quinze minutes entre un buisson et une poubelle du jardin Tino Rossi, la longue bande de verdure qui sépare le quai Saint-Bernard de la Seine. J'avais déchiré la fesse droite de mon pantalon en escaladant la grille, et je tentais en vain de trouver un moyen de dissimuler ce petit triangle de nudité, tout en murmurant l'air de Petit Papa Noël. Ça me tenait éveillé.
Puis ils arrivèrent, un par un, dans le sud du parc qui fait face au Jardin des Plantes. Ils formèrent bientôt une grappe de silhouettes noires, à une cinquantaine de mètres de moi. Ils ne portaient pas encore leurs toges. Ils devaient être entre dix et vingt, quand certains commencèrent à s'agenouiller autour d'un point précis. J'entendis le glissement d'une lourde plaque de métal, et en vis un, puis deux, puis trois, se glisser dans ce qui semblait être une bouche d'égouts. Le petit groupe disparaissait progressivement sous terre, tandis que d'autres continuaient d'arriver, isolément. Si je voulais éviter de me trouver devant une porte close, il fallait que je réussisse à me glisser dans le passage avant que le dernier arrivant ne referme la voie derrière lui.

Je m'approchai de l'ouverture, mètre après mètre, en m'efforçant de rester caché. A un moment donné, il n'y eut plus personne à côté du trou, et je distinguai encore deux silhouettes arrivant au loin. Je sortis de derrière mon buisson, et descendis l'échelle à mon tour.
Par chance, personne ne m'attendait en bas, sinon un rat que je faillis piétiner. Je suivis les bruits de pas dans ce qui semblait être un nouveau couloir secret. Je regardai en arrière : les deux personnes qui étaient entrées après moi semblaient presser le pas pour rejoindre le reste du groupe. Que pouvais-je faire ? Si j'accélérais, je risquais de me trouver nez à nez non pas avec deux, mais vingt de ces psychopathes latinomanes. Je frottai nerveusement la cicatrice sur le dos de ma main ; elle faisait de moi une proie. Je baissai ma manche, instinctivement.
Si je ne trouvais pas une solution, j'allais bientôt être pris en étau entre les deux extrémités du groupe. Je commençais à regretter mon élan de témérité, quand une cache providentielle s'offrit à moi au détour d'un virage : je disparus dans l'ombre d'un renfoncement.
Silencieux, immobile, je vis passer à un mètre de moi la fourbe Bobb-Crespi, accompagnée d'un inconnu dont le visage resta gravé dans ma mémoire : il avait certains traits d'Arthur, ses cheveux roux, son nez camus, mais aussi trente ans de plus. Ils me dépassèrent, traversèrent la même porte dérobée que leurs collègues, que je reconnus comme étant celle du Jardin des Plantes, puis la refermèrent derrière eux. Impossible de les poursuivre, j'en ignorais le code.

*

Je restai à ma place, dans l'espoir de les voir tous faire le chemin inverse. Effectivement, quinze minutes s'étaient écoulées lorsque la porte s'ouvrit à nouveau. Vêtus de leurs costumes et équipés de leurs poignards, ils étaient en marche vers le Panthéon et la Sorbonne. J'en vis sortir cinq, puis dix, puis soudain quelque chose de totalement incroyable.
Tout ce que j'ai raconté jusqu'ici est déjà assez difficile à admettre, mais vous avez continué à m'écouter ; alors faites encore un petit effort, et dites vous que quand le monde bascule dans la démence, il n'y a pas de raisons d'y poser de limites. Croyez le ou non, je vis passer une cage, tirée par deux figures en toge, et dans cette cage, il y avait - je vous le jure - il y avait un lion.


(à suivre...)



Les Graveurs

Livre second :

Ce qui se cache sous la cloche.


I

Réglages préliminaires avant description

Le sas métallique se referme derrière l'homme à la machine et derrière nous. Un large couloir en pente nous conduit bientôt dans une sorte de hall souterrain d'où partent de nombreux passages de toutes sortes de tailles et d'aspect. Il y a sans doute là de quoi écrire, et il faudrait plusieurs pages, même accompagné par un guide sûr, pour faire le tour de ces souterrains. Mais pour l'heure, commençons par essayer de retourner à la surface et débutons autant que possible notre visite de ce dernier espace de vie dans Paris par la découverte de la partie émergée du site. Voici, sur notre droite, un escalier métallique en colimaçon. Nous l'empruntons, si tu veux bien me suivre, lecteur, et nous nous retrouvons bientôt à l'extérieur, sous le dôme.

La paroi nord de la cloche de verre est derrière nous. Une charmante étendue d'eau, qui semble courir tout le long de ce cercle translucide, large d'une petite dizaine de mètres, nous en sépare. Nous pourrions emprunter l'allée qui s'avance devant nous pour aller voir de plus près cette tour et ce bois, à gauche, et ces bâtiments d'un style plus ancien, à droite, mais peut-être serait-il plus agréable et plus facile de découvrir l'ensemble des bâtiments qu'abrite le dôme en se plaçant sous le sommet de la structure en verre, de manière à tout voir du dessus. Cette fois il n'y a ni escalier, ni ascenseur, ni échelle, ni échafaudage pour s'élever jusqu'au dessus des toits de l'ENS. Mais un narrateur omniscient peut se permettre ce genre d'ascension. Montons donc et commençons enfin cette description.


II

Quatre quarts

Vu d'ici le site se présente évidemment sous une forme circulaire. Le long de la paroi de verre s'étend bel et bien une étendue d'eau, plus ou moins large selon les endroits. Elle permet la régulation atmosphérique et thermique sous le dôme, qui lui-même met les habitants de l'Ecole Normale Supérieure à l'abris du climat parisien et de ses tempêtes de poussière.
Une allée orientée Nord-Sud divise le cercle en deux moitiés de même taille. Chaque demi-cercle semble lui-même composé de deux parties distinctes.
Le quart sud-est est occupé par un grand bâtiment composé de quatre ailes perpendiculaires les unes aux autres et de petits prolongements ici et là. L'ensemble dessine une cour carrée. L'édifice présente la particularité d'être dans le même état que les constructions de l'extérieur de Paris. De ses quatre étages il ne plus que la pierre claire et l'ardoise noire. Ses nombreuses fenêtres sont autant de trous. La cour n'est occupée que par un bassin de pierre circulaire, vide, qui en occupe le centre.

Il s'agit des anciens bâtiments de l'Ecole Normale Supérieure, dans l'état exact où le CENSEO les a racheté au moment de racheté Paris. L'ensemble a été transformé en lieu de mémoire et en sanctuaire. La volonté des dirigeants de l'ENS, au moment où ils ont pu récupérer leurs locaux, a été de ne pas toucher à ces pierres qui ont vu passer tant de normaliens, et de ne pas risquer de perdre une part plus grande encore de l'histoire de l'Ecole en essayant de la remettre à neuf.
Un mur sacré a été construit autour de l'ensemble, et les habitants actuels de cette demi-sphère, avec lesquels nous ferons bientôt plus ample connaissance, viennent régulièrement se recueillir ici.

III

La nouvelle École et ses extensions

L'École a été reconstruite à l'identique, c'est-à-dire telle qu'elle se trouvait être à la date symbolique du 1er janvier 2000, symétriquement par rapport à l'ancienne École, selon un centre de symétrie qui occupe le point central du site et que l'on peut placer à deux-trois mètres de ce qui fut la salle Dussane. La Nouvelle Ecole occupe ainsi le quart nord-ouest. Tout à l'intérieur y est comme en janvier 2000, si ce n'est que les ailes Rataud et Erasme n'ont pas été reproduites, par manque de place. La nouvelle cour aux Ernests est bien plus attrayante que ce qui reste de l'ancienne, et au milieu d'un bassin agréablement penché nagent les descendants-mêmes des Ernests de l'an 2000.

Dans ces nouveaux bâtiments, c'est encore la prestigieuse tradition de l'ENS qui est à l'honneur, puisque des cours s'y déroulent comme au siècle dernier et comme au siècle d'avant, bien que cela n'ait plus vraiment de sens. Les chambres elles-même - les habitants de ces lieux disent des thurnes - ont été scrupuleusement refaites à partir des indications et des plans daté de l'an 2000 qui ont pu être retrouvés.

Le côté sud du bâtiment a cependant été prolongé par la construction d'une salle plénière capable d'accueillir les 718 personnes qui vivent en ces lieux, la nouvelle Dussane, ainsi que par une extension du nouveau pot (les services de restaurations) et une extension de la nouvelle K-Fêt. Ce corps de bâtiment supplémentaire empiète un peu sur le quart sud-ouest du dôme, dont le reste est occupé par une série de logements, ici construits en style XXIIème siècle, ainsi que par des jardins, des terrains de sport et une piscine.

IV

Le Grand Quart

Le quart nord-est est strictement réservé au CENSEO, dont la tour circulaire s'élève presque jusqu'au sommet du dôme. Elle est séparée du reste du site par un épais bois sacré et elle est reliée, du coté de la paroi du dôme, par de nombreuses passerelles, à un bâtiment courbe, plus long mais moins haut. Ce dernier édifice abrite les appartements des notables et des enseignants.

À suivre...

(O. R.)




Santé...

We are happy in a healthy world.

Comment choisir un bon centre de soins, de bons médicaments fabriqués par de gentils chercheurs ? Je vais essayer de répondre à cette question qui doit certainement intéresser la plupart de nos lecteurs et lectrices. Une seule solution pour vérifier la moralité de votre «consommation de biens et actes médicaux» : regardez sur le web et lisez le petit tag gentil qui accompagne quasi systématiquement le nom de toute structure médicale. Vous pourrez vous rendre compte rapidement de deux choses : 1/ tout le monde pense à vous 2/ les biologistes, pharmaciens et médecins n'ont vraiment aucune imagination.



Commençons notre catalogue (non-exhaustif) par nos amis biologistes et médecins :

CNRS, la Science au service des hommes

Institut Curie, la Science au service de l'Homme

Institut Gustave Roussy, de la Recherche à la Vie

Fondation pour la Recherche Médicale, découvrir pour guérir

Association Française contre les Myopathies, Ensemble, soutenons la recherche qui soigne

Fondation de France (section médicale) trouvons les traitements de demain


Au milieu de cette armée de bonnes intentions, l'INSERM n'a pu trouver que «la recherche pour connaitre et améliorer la santé de l'Homme»...

Une fois la molécule miracle trouvée, il ne reste plus qu'à la commercialiser (non, je ne dirai pas vendre, car peut-on faire des bénéfices sur La Vie ?). Les industriels de la pharmacie ne pensent donc qu'à votre santé et vous le disent :

Sanofi-Synthélabo, l'essentiel, c'est la santé

Aventis, Our challenge is life

Pfizer, life is our life's work

Bristol-Meyers Squibb : extending and enhancing life

Azuvital, fur's Leben ist man nie zu alt

Genentech, In business for life

Glaxo-Welcomme, life only


C'est dingue comme les gens ne se rendent pas compte comme on s'intéresse à eux et à leur petite santé. Je vous rassure, c'est sans arrière pensée pécunière ou carrièriste...

Toujours dans la filière «bonnes intentions», l'ARC a annulé sa dernière campagne de presse apr le tollé rencontré lors de sa présentation aux congrès des adhérents. Le but était de rassurer les donneurs sur le fait que l'ARC subventionne aussi des recherches proches des patients. Le slogan était : «autour d'une tumeur, il y a une personne» pour une fois que c'était original, les gens n'ont pas compris.

Quelle bande de vieux cons...




Une nouvelle vie pour Ada

Résumé de l'épisode précédent : Ada a trouvé un job d'interprète chez un requin de la saucise fraîche. Mais une embûche lui fait obstacle...

Ada resta ahurie face à la fausse houri dont la mimique n'avait rien d'angélique. La harpie au contraire était pourvu de canines plus aiguisées que des lames de rasoirs qui lui donnaient l'air d'une affreuse geule assoiffée de sang frais. Notre douce et tendre héroïne sentit un long frisson glacial lui parcourir l'échelle dorsale, et sa nuque se couvrit d'un abondant suaire. Elle pensait pendre ses jambes à son cou quant tout à coup, une porte claqua dans son dos.

Avant qu'elle ait eu le temps de rugir, elle vit la furie refermer sa gueule écumante, baisser les lance-missiles qui lui tenaient lieu d'yeux, et filer la queue entre les jambes (si le lecteur nous permet cette folle licence d'élocution).

Ada se retourna comme une crêpe, et ses doux yeux de génisse se posèrent sur le plus délicieux spectacle qu'ont pû imaginer contempler : le type le plus sexy de la galaxie se tenait devant elle enveloppé d'un nuage rose pâle du plus ravissant effet. Son perfecto de cuir fauve manquait d'exploser sur ses pectoraux d'acier trempé, et un pantalon de sky, imitation léopard, moulait succulemment ses cuisses musculeuses, et faisait un pli sans défaut au-dessus de bottes en crocodile rouge d'un goût exquis. Mon dieu ! quel délicieux tableau : Ada d'en être tout en émoi.

Le type rangea d'un mouvement souple et résolu à la fois ses lunettes noires dans la poche de son perfecto, laissant tout loisir à Ada d'admirer un visage à l'ossature puissante, dont la virilité était tempérée par de grands yeux noirs aux cils courbes, qui ne laissaient pas d'évoquer à Ada les girafes du zoo de Cinvène, tandis que le reste du bonhomme lui rappelait plutôt les jaguars - à moins que ce soit les panthères, Ada avait toujours eu du mal à faire la différence.

Ce véritable Tarzan de la jungle urbaine qu'était Dugras (car c'était bien lui-même en personne, mesdames et messieurs !) fit fleurir sur ses lèvres sensuellement renflées un sourire qui fit frémir Ada, et modula, d'une voix douce et mâle à la fois :
«Behave, Baby ! j'ai tétanisé la harpie grâce à mes yeux-turbo-lazers : vous n'avez plus rien à craindre. Groovy Baby !
- Merci, monsieur, susurra Ada. Sans vous, j'étais foutue.
- Pas de "monsieur" entre nous, Sweety ! rétorqua l'Apollon des réverbères. Appelez-moi Bibi-les-bottes-rouges, tout simplement.
- Merci Bibi ! susurra Ada, tout engourdie par une curieuse sensation d'exaltation, et proche de l'extase.
- Pas de quoi, Sweet honey, rétorqua Bibi Dugras. Et maintenant, veillez passer dans mon bureau.»
Sur ce il déposa sur les fesses d'Ada une tape à la fois vigoureuse et délicate, qui la bouleversa d'une délicieuse émotion.
«Quel homme, ce Dugras !» se susurra-t-elle à elle-même, tandis que le voile terne des jours passés, s'étiolant soudain, lui faisait entrevoir un vaste ciel rose parsemé de fleurs bleues, horizon féérique de cette nouvelle vie à laquelle avait tant aspiré Ada.

La suite au prochain épisode (que le lecteur trop sensible - ou insensible - s'abstiendra de lire).

Signé : Barbara Deschamps.




Poésie postmoderne

Balai rageur


Ventre, ô crevé, colère inassouvie
Passe à vide dans l'intestin
Noeud de grêle
J'essuie ce que tu clopes
Mais la cendre reste à mes pieds

A raison tu m'abandonnes
Et hop, serpillière !
Cette bile exécrable qui m'étreint
Audace impénitente à la lèvre pénible

La main serrée je gravis l'échelle de ma langueur
T'essores la peine, grosse suie !
A rebond la mordure pique tes seins
Je te toilette à tout crin
Mais nulle envie

Récurer par l'éponge
Désaoûler dans l'évier


Edgar Allan Tours


Notice : La poésie ci-dessus ne doit en aucun cas confirmer l'impression selon laquelle le Poisson Mort serait avant tout un journal de littéraires. Au contraire : elle prouve que n'importe qui est capable d'écrire de la poésie moderne.

En attendant un guide plus complet à l'usage de tous ceux qui hésitent à faire montre de leurs talents - en particulier parmi les rangs scientifiques -, voici quelques rapides “indications pour écrire soi-même de la poésie moderne” :

  1. Allez régulièrement à la ligne. Commencez chaque ligne par une majuscule ou supprimez toute majuscule.

  2. Proscrivez la ponctuation, ou plutôt utilisez-la épisodiquement, comme bon vous semble.

  3. Ne vous souciez pas de la correction syntaxique de votre texte. Seule compte l'impression générale qui se dégage des mots que vous utilisez.

  4. Inutile de chercher la rime ou de s'astreindre à un rythme particulier.

  5. Si vous tenez un alexandrin, gardez-le.

    A suivre...




    Chronique économique

    Par Xénophon


    Le marché se redresse.

    La tendance était à l'atonie, à une pente molle et déclinante. D'aucuns criaient déjà à la fin du marché, de sa jeunesse ; c'était sans compter les innovations technologiques. Heureusement le marché s'est repris avec l'introduction de Viagra SA que le marché a vigoureusement salué : il s'est redressé, a repris une posture que les spécialistes ont tous qualifiée de droite et ferme. Toutes les perspectives s'ouvrent dès lors aux conjectures.

    Il faut revenir pourtant aux fondamentaux pour que les néophytes comprennent bien ce dont il va s'agir. Des esprits vierges, sans l'expérience des mécanismes économiques, pourraient se trouver dépourvus devant ce profond mystère. Pour commencer il est nécessaire de comprendre que le marché repose sur deux bourses, réparties de chaque côté de l'Atlantique. Ce sont elles qui apportent des liquidités au corps du marché. Puis le mécanisme de base consiste en un va-et-vient assez rapide d'achat et de vente visant à contenter les investisseurs, qui cherchent à jouir des différentes opportunités offertes par le marché pour ne pas laisser leurs liquidités inactives. Or aujourd'hui, tout porte à croire que de juteux bénéfices vont sortir des entreprises technologiques dont Simpson Equities Xenophonic SUN, la maison mère, est le porte parole. Et le marché aime ça !

    Il reste la question de l'utilisation de la cagnotte. Bien mise autour des membres du marché, elle permet de le protéger des risques de contagion, les investisseurs y étant fortement soumis, surtout ceux qui fréquentent les marchés émergents, lors, pourrait on dire d'un tourisme financier. L'euphorie amène parfois à prendre des risques inconsidérés, qui s'étendent rapidement par le phénomène de contagion. Dans une économie mondialisée, ces risques sont d'autant plus grands. La crise asiatique nous a rappelé qu'il fallait rester prudent quant aux valeurs thaïlandaises ou d'Asie du Sud Est. Les politiques économiques n'y sont pas des plus saines et malgré de l'attrait que peut représenter ces marchés vierges, jeunes et en pleine croissance il faut savoir se protéger.

    Enfin il faudrait rappeler les termes et les enjeux de la pénétration du marché chinois : Les obstacles ont été nombreux, mais sont en passe d'être soulevés. Les dirigeants chinois ont progressivement soulevé la jupe de plomb qui rendait toute aventure sans lendemain. Tout a eu lieu par progression vers l'intérieur des côtes, dont l'activité s'est trouvée toute frémissante à l'approche des capitaux étrangers : leur réputation les avait précédé dans ces contrées à la végétation touffue. Les premières entreprises ont consisté à débroussailler pour y voir clair afin d'opérer dans la plus grande transparence. Le corps du pays n'a exercé que peu de résistance et de vifs échanges ont pu avoir lieu. A moins d'un retournement de conjoncture inattendu, qui placeraient les investisseurs dans une posture peu commune, les Chinois pourront bientôt jouir des bienfaits du capitalisme occidental.




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