Le Poisson Mort en ligne

Feuilletons

Le Poisson Mort est déjà de retour, et avant même d'avoir fini la lecture de cet édito sans intérêt, vous allez pouvoir satisfaire votre curiosité en vous jetant sur le second épisode de notre feuilleton policier. N'espérez pas sortir ce cette lecture apaisé, les vrais ennuis ne font que commencer pour le narrateur.
Vous découvrirez dans ce même numéro deux nouveaux feuilletons. L'un vous emmenera à la découverte de la rue d'Ulm en l'an 2130, l'autre vous fera vibrer avec un personnage terriblement attachant : Ada.
Pour le reste, c'est à vous de le découvrir, avant de nous rejoindre pour l'élaboration des prochains numéros.
D'ici là, bonne lecture !

La rédaction.



Sommaire




Le Musée du Moyen-âge rachète la Sorbonne !

C'est avec satisfaction que le musée du Moyen-Âge, actuellement en plein essort, a pu mener à terme son projet de rachat des bâtiments de la Sorbonne, voisins des siens. Le rectorat, propriétaire des lieux jusqu'alors, s'est déclaré soulagé d'avoir trouvé un acquéreur pour des bâtiments «qui était vides de sens depuis longtemps, et qui n'auraient pas tardé à se vider de leurs derniers occupants universitaires».
Dès janvier 2002, le temps de remettre les bâtiments aux normes de sécurité, le public pourra admirer les nouvelles salles du musée du Moyen-Âge. Parmi celles-ci, beaucoup seront consacrées à l'histoire des études universitaires parisiennes. On attend avec impatience la salle des «Potaches à travers les siècles» où l'on pourra découvrir de nombreuses manifestations de plaisanteries estudiantines, dont voici un exemple en avant-première pour le Poisson Mort :

U3M

Écoutez-les surgir, tous ces grincements grecs,
Les fiers croassements et la voix nasillarde,
Les torrents de mots secs que fait pleuvoir ce barde,
Que fait pleurer ce bec savant parmi les becs.

La foule, arbre déçu, branche lourde d'échecs,
Ne croit plus, ne croît plus, et gribouille blafarde
Sur ses feuilles jaunies des idées sans écharde
Qui sans piquer les coeurs rendent les esprits secs.

- Ô Université, ô mère nourricière,
A quoi bon refuser que l'on te mette en bière,
Qu'au lieu de ton mérite on chante ton trépas,

Quand en guise de lait tu donne à tes élèves
Des cours nauséabonds dont tu ne voudrais pas
Et quand par ce poison c'est toi que tu achèves ?

Saëton Moe



Manifeste du « faux littéraire »

On m'accuse parfois d'être un «faux littéraire». Pourquoi me veut-on tant de mal ? Est-ce encore un avatar du CMCM (ça, c'est une fine allusion dont le but avoué est de vous inciter à vous procurer le premier numéro du Poisson Mort ? Non, je ne suis pas un faux littéraire, même pas un historien, alors, c'est dire... Appelez-moi «littos», ou n'importe quoi, mais ne me traitez pas - car implicitement, c'est bien de ça qu'il s'agit - de bâtard scientificisant !!! ( Là, j'espère que les trois points d'exclamation expriment toute la douleur, l'indignation et l'horreur que je cherche à faire passer.) Pourquoi certains ont-ils lancé de telles accusations contre moi ? M'accuse-t-on de m'adonner à des activités contre-littéraires ? Dois-je faire mon autocritique face à un tribunal de la République des Lettres ? Même pas : ce sont des scientifiques qui ont, les premiers, utilisé ce terme ! ( Enfin, moi aussi, je peux rentrer dans leur jeu, et dire qu'après tout, un biologiste, je ne vois pas en quoi c'est un scientifique...) Et c'est là, Messieurs les Jurés - pardon, je m'emballe - c'est là, disais-je, que réside tout l'interêt de la chose : ce dont «on» m'accuse, c'est d'avoir les mêmes vices que «on»... Quelles sont ces activités malhonnêtes ? Elles ont été clairement énoncées par mes accusateurs : je traîne plus souvent qu'à mon tour à la K-fêt, je suis même K-fêtman, je joue au flipper, je fréquente Forum, il m'est même arrivé d'y poster, je traîne en Salle S, etc. Mais il y a plus pernicieux, plus infâme... En effet, implicitement, on en serait presque à considérer mon apparence extérieure, et plus précisément pilaire, comme une circonstance aggravante ! N'est-ce pas ignoble, Messieurs les Lecteurs ? Imaginez donc ma situation. Peut-on porter plus grave accusation contre un littéraire fraîchement sorti de sa Khâgne, que celle de taupin ? C'est quand même l'horreur glauque, reconnaissez-le. J'ai donc décidé de crier haut et fort mon indignation, ce qui est maintenant chose faite, et de clamer ma détermination à maintenir le cap, à persister dans mon obstination, ce qui est sur le point de se faire. Mon message est le suivant : je suis un littéraire, mais un littéraire résolument moderne ! Après tout, c'est très tendance de faire l'éloge du « multimedia » quand on est un intellectuel, pardon un non-scientifique, même notre ministre de tutelle est pour, c'est dire si c'est bien. ( Ça, c'est ce que le jargon appelle une provoc éhontée. C'est même une double provoc, admirez la virtuosité de la chose... ) Et puis si vous continuez à m'embêter, je mets mon tischeûrt Linux Red Hat, na !



Le courrier des lecteurs

Misters,
I present myself : Steven Drinkfresh, I am the english gentleman live in the Scotland Yard. And I love the beasts, the ships in the bottles and etc. Good blood, it is scandalous / outrageous / shocking that you have published The Dead Fish. I did not reading it, but I am agree with the intelligent letter of Mister Hercule Boifré in the last number: it has not little announces and etc. Your journal is so bad that in Scotland Yard all people know. I am not alone / lonely / on its own who think that you must stop. All my voisins (many, many) are agree. STOP IT. Be carefuls, I have prevented you! Bande de petits saligauds.

Hercule Drinkfresh - The Scotland Yard, English, 96

Cher Steven,
Merci de votre soutien, et bonjour à tous vos voisins.

***

Cher journal, J'ai de très longues moustaches. Que faire ?
Rodrigo S. - Grège-les-Gonnades

Cher Rodrigo,
Je ne sais que vous dire.

***

Cher (ère) Monsieur (Madame) POISSON MORT,
Félicitations ! Votre nom a été tiré au sort parmi des milliers de clients pour participer au Grand Jeu-Concours Maxon du Millénaire, dont le 1er Prix est un magnifique chèque de 700 F*. Pour valider votre participation, cher(ère) Monsieur (Madame) POISSON MORT, décollez l'Etiquette Magique qui figure sur votre Lettre de Confirmation, collez-la sur votre Coupon de la Chance, et renvoyez le tout dans l'enveloppe prévue à cet effet. Si, en plus, votre courrier contient la Clef du Millénaire et qu'il nous parvient avant 7 jours, vous aurez une chance de gagner l'un de nos fantastiques cadeaux gratuits : de superbes bas de contention reliés à l'or fin, de notre collection automne-hiver 1999.
*à utiliser dans les magasins Maxon.
Madame (?) Maxon - Roubaix, 62

Chère Maxon,
Quelle générosité ! Nous ne sommes pas sûrs de tout comprendre, mais nous sommes très touchés.



EN. 6,268


Feuilleton policier
Épisode 2

Avant de disparaître, Arthur a eu le temps de me donner quelques documents qui m'ont mis sur la piste d'un mystérieux réseau de professeurs et d'élèves aux objectifs inconnus. Ils semblent se réunir dans des souterrains secrets reliant divers lieux de la montagne Sainte-Geneviève.

Mardi matin
Pas question de perdre mon temps à aller en cours, ce jour-là. J'étais prêt à redescendre dans les entrailles de la colline. Ne possédant ni corde, ni grappin, ni marteau-piqueur, je m'armai d'une lampe-torche et me dirigeai vers la bibliothèque. Je fis d'abord un détour par mon casier et j'y trouvai un billet manuscrit, anonyme :
PAS UN MOT DE TOUT CELA À QUICONQUE. JE VEILLE SUR TOI.
Ce n'était pas l'écriture d'Arthur et je n'avais mis personne au courant. Quelqu'un d'autre savait.
Était-il encore temps d'oublier cette histoire ? D'un autre côté, le mot n'était pas véritablement menaçant : si l'on avait tenté de me faire peur, «je te surveille» eût été plus convaincant. Au fond, ce message était presque rassurant. Je m'imaginai, un instant, suivi par un ange-gardien invisible qui me poussait à retourner dans le souterrain. Je pris donc le chemin de la bibliothèque.

*

Après vingt minutes de manipulation d'étagère et de marche, je me retrouvai au milieu de la grande galerie, au niveau supposé du passage vers le Panthéon, carte en main. Je remarquai une portion du mur de droite, à peine plus claire que le reste, et de la largeur d'une porte. Je m'en rapprochai : certains des pavés portaient en leur centre des lettres grecques gravées. Je me mis à la recherche d'un delta, et pressai la pierre correspondante, qui s'enfonça très légèrement. Mon autre main trouva un upsilon, et c'est mon pied droit qui se chargea du j. J'avais beau m'y attendre, la lente ouverture de cette porte de pierre me fit frissonner jusqu'à la moelle.
Le souterrain, assez sinueux, aboutissait dans un des nombreux caveaux encore inoccupés de la crypte de l'ancienne église Sainte-Geneviève. Je ne m'y attardai pas, un visiteur ou un gardien pouvant me surprendre à tout instant. Sur le chemin du retour, j'aperçus une longue échelle à laquelle je n'avais d'abord pas prêté attention. Je la gravis puis fis coulisser la dalle qui en bloquait l'issue. Quand je sortis ma tête, la première et unique chose que je vis fut une grosse boule dorée qui se balançai en silence et manqua me broyer le crâne. Je refermai rapidement la dalle et redescendis. C'est alors que je compris que j'avais failli me faire décapiter par le pendule de Foucault.
*

Je visitai le reste du souterrain, miraculeusement désert à cette heure-ci :
- la deuxième porte secrète menait effectivement à la Sorbonne, derrière le panneau coulissant d'un couloir étroit et peu fréquenté, près du Grand Amphithéâtre.
- après une bifurcation vers l'est, la galerie offrait plusieurs autres portes, dont les codes m'étaient alors inconnus, mais je pouvais deviner la localisation d'au moins deux d'entre elles : l'une vers les Arènes de Lutèce, et l'autre, de facture plus récente, vers la ménagerie du Jardin des Plantes.
- non loin du passage de la Sorbonne, sur une vingtaine de mètres, le souterrain s'élargissait et s'élevait. En lieu et place du pavage habituel, la paroi nord s'ornait d'un faux portique à fronton et colonnes. Au centre de cette entrée, il y avait un trou de la forme d'un pavé, de dimensions approximatives 7 x 25 x 15 cm. Quand j'appuyai sur la plaque inférieure du réceptacle, j'entendis un déclic, puis plus rien.
J'allai repartir, lorsque je remarquai sous mes pieds une rigole, venant de l'autre côté de la porte et descendant jusqu'à une petite grille au milieu de la galerie. La rigole était pleine d'un liquide sombre, ni frais ni sec, encore visqueux. Sur le bout de mon index, je découvris que ce liquide avait une teinte rouge. Si j'avais osé y goûter, je parie que j'aurais reconnu la saveur cuivrée du sang.
*

Mardi midi
La suite du plan consistait à prendre en filature mon suspect numéro un, Roman-Arouet, à la sortie du pot. A 13h13 il apparut, et descendit dans la salle informatique. Je le suivis à bonne distance, m'installai comme lui devant un des ordinateurs, et m'efforçai de jouer la même comédie que j'avais jouée la veille dans la bibliothèque, mais cette fois-ci face à un clavier et une souris. Je devinai, par ce que je pouvais voir de son écran, qu'il se connectait à un site de l'Internet. Puis il imprima un document, abandonna son poste et quitta la salle. Je comptai me donner quelques minutes de répit, mais lorsque je vis un autre élève s'approcher de sa place, je bondis de ma chaise :
- Excuse-moi, mais j'ai besoin de cet ordinateur en particulier.
- ...
- Merci. C'est pas les machines qui manquent par ici.
Tout passage sur l'Internet laisse des traces, je retrouvai les siennes rapidement. L'adresse qu'il venait de consulter s'afficha: //www.en-6-268.org/mercurius
Je la notai sur un bout de papier, et laissai une courte page se dérouler sous mes yeux. Des lettres, des chiffres :
SALL.C.33,1
« 8,1-3,5-27,1-1,2 * 3,1-4,5-3,5-1,1-2,4-3,1-1,3-3,8. * 4,3-1,2-4,5-1,2-3,5-3,1 »
Aucun doute possible: le titre était une référence abrégée, dans la codification propre au regretté Félix Gaffiot, à un ouvrage de Salluste, vraisemblablement la Conjuration de Catilina - je le vérifiai par la suite. Les chiffres renvoyaient à des lettres, et les lettres formeraient des mots. Mercurius, Hermès, le messager des dieux, venait de me livrer son secret.
Je n'étais pas peu fier de moi.
*

Mardi après-midi
Après quelques recherches, je pus décoder le message : CAVE - TRADITOR - PEREAT (Attention [au] traître - qu'il périsse), ce qui aurait du m'ôter l'envie de retourner dans le souterrain. Ce fut tout le contraire.
*

Le geste commençait à devenir familier. Pour la troisième fois, j'appuyai sur le bouton, je faisais pivoter l'étagère, puis la refermai délicatement derrière moi. Cette fois-là, dès les premières secondes, je devinai que les galeries n'étaient pas désertes. Des lointains échos remplissaient l'air humide. Inconscient du risque, je décidai de me diriger vers le grand portique afin d'y épier d'éventuelles allées et venues.
Ce fut mon premier faux pas. Alors que je passai devant une des salles latérales, une voix féminine m'interpella, depuis l'obscurité. Je stoppai net. Elle sortit lentement de l'ombre. Je vis d'abord ses bras nus, puis sa toge noire, puis une capuche qui me cachait ses traits, à l'exception d'un menton blanc et fin. Un poignard était glissé dans sa ceinture.
- Ton visage ne m'est pas familier.
Le sourire crispé que je lui décochai alors ne dut pas être assez convaincant. Mes jambes devinrent exceptionnellement molles.
- Le mot de passe, je te prie.
Dans mon esprit affolé défilèrent tous les mots que mon regard avait croisés depuis 24 heures en lien plus ou moins direct avec cette affaire : Géorgiques... Budé... Panthéon... Mercurius... pisci... principis... Salluste... Sandwich au poulet... Non. A moins que... J'inspirai profondément, puis me lançai :
- E, n...
- Mmmh.
- Six...
- Mmmh.
- Deux cent cinquante...
- Mmmh ?
- Deux cent soixante huit.
Elle garda longtemps ses yeux sur moi, les bras croisés et la tête inclinée en arrière. Alors que j'étais sur le point de tourner de l'œil, elle soupira et commença à s'éloigner.
- A ce soir, donc, citoyen.
Elle était déjà loin, me tournant le dos, et je n'eus pas la force de lui répondre. Quand le bruit de ses pas se fut évanoui, je me mis en marche en direction de la sortie la plus proche, pantelant. Je priai le ciel de ne plus envoyer personne sur mon chemin, et me jurai de ne plus remettre les pieds dans ces maudits boyaux avant un bon moment. J'avais encore dans les yeux l'éclat froid de la lame qui sortait de sa ceinture. Il me sembla un instant que j'étais sous le coup d'une hallucination: j'entendais une multitude de voix susurrant à travers les murs. Une sueur froide maculait ma nuque. Il fallait que je sorte immédiatement.
Je remontai fébrilement l'escalier qui débouchait sur la Sorbonne en m'appuyant contre les parois humides, la tête basse, fixant l'avancée maladroite de mes pieds sur les marches. Alors je vis une ombre se dessiner sur le sol. Je crus que mon cœur s'était arrêté de battre. Quelqu'un se tenait dans l'escalier, face à moi, bloquant le passage. Je m'arrêtai, m'écroulai sous le coup conjugué du désespoir et de la terreur, sans pouvoir relever les yeux. Je m'attendais à recevoir un coup de poignard entre les omoplates. Mais c'est une voix au timbre très doux qui s'adressa à moi.
- Je sais qui tu es, et je ne te veux aucun mal. Je t'attendais. Arthur était un de mes alliés.
L'imparfait me fit frémir. Accroupi, je n'osai toujours pas le regarder.
- Il t'a fourré dans une sale histoire, crois-moi. Mais maintenant tu en sais trop pour pouvoir faire demi-tour. Il s'agit d'un complot. Or dans tout complot il y a des traîtres, des dissidents. J'en fait partie.
J'entendis un bruit de papier froissé. Il me mettait un document sous le nez.
- Tiens, prend-ça et lis-le. C'est un aperçu de ce qu'il nous faut empêcher, avant qu'il ne soit trop tard. Maintenant, lève-toi.
Je saisis mollement le papier, et me redressai enfin pour lui faire face. Je vis son visage. Quand, après quelques secondes, je l'eus reconnu, j'ouvris grand ma bouche pour crier, mais aucun son ne put en sortir. Je le bousculai violemment, trébuchai dans la panique, grimpai les marches quatre à quatre, claquai la porte du souterrain, traversai la Sorbonne en courant, pour enfin m'arrêter à bout de souffle au pied de la chapelle. Je venais de rencontrer le fantôme de Jean-Jacques Rousseau.
*

Mardi soir
Je passai la soirée dans ma chambre, à regarder alternativement la couverture de mon édition des Confessions où figure un portrait de l'auteur (la ressemblance était saisissante) et le document que l'homme venais de me donner. Je n'y comprenais quasiment rien :
EN VI CCLXVIII
Compte-rendu
a.d.VIII Kal.Feb.
Opération PISCI PRINCIPIS (ESP) : lancée, durée prévue 1 semaine - Opération REDDENDA CAESARI : échec, révision - Opération CIVITAS DEI : processus accéléré, 64% - Opération MORS DUPLICAT : interruption temporaire, coût trop élevé - Opération SANGUINEM ET CIRCENSES : effet escompté (1 victime) - Opération VAE TRADITORES : en cours (2 victimes) - T.Major prendra la parole dans les jours qui viennent.
J'eus du mal à m'endormir. Je crois que j'ai rêvé de Saint-Augustin sacrifiant des vierges sur un autel ensanglanté, autour duquel une foule de silhouettes en toges jetaient des poissons encore vivants. De plus, comme chaque soir, j'avais négligé de fermer ma porte à clé...
*

Nuit de mardi à mercredi
J'ignore l'heure qu'il était lorsque je fus tiré de mon sommeil par un bruit insolite. À travers mes paupières entrouvertes, je devinai que la porte de ma chambre était grand ouverte. Je tendis la main en direction de ma lampe de chevet, mais mes doigts engourdis butèrent sur quelque chose de mou, qui recula aussitôt.
L'effroi me saisit en une fraction de seconde. Je compris qu'un individu se tenait à côté de mon lit, dans le noir et en silence. J'allais me relever et me mettre à crier, quand une main s'abattit sur ma bouche, pressant un mouchoir imbibé d'un liquide à l'odeur suffocante. " Si c'est du chloroforme, alors le chloroforme sent vraiment mauvais " : telle fut la dernière pensée qui me vint à l'esprit, tandis que je sentais ma conscience s'éteindre et mon corps s'alourdir.

(à suivre...)



Les Graveurs

Première partie
ENS, an 2130

Livre premier
Le Grand Extérieur

I
La Fin de l'Histoire

Puisses-tu te souvenir, lecteur, de ce premier morceau de millénaire, de ce que tout le monde appela très vite le Miracle Éconimique Mondial. Une croissance forte, et profitable pour tous, pour chacun à chaque coin du globe. De l'argent et du travail comme s'il en pleuvait. L'histoire, pensa-t-on alors bientôt, avait définitivement choisi son camp. Le libéralisme, la libre concurrence, la dérégulation, voilà quelles étaient nos vérités.
La misère fut vaincue. Partout il y eut de quoi se nourrir, de quoi se loger, des hôpitaux, des écoles et des cinémas. Les entreprises des pays riches trouvèrent dans les pays qui l'étaient moins de formidables terrains d'investissement. Ce fut comme une soudaine pierre philosophale: tout ce que touchait le marché se changeait en or.
La recette de ce succès sembla prodigieuse de simplicité. Comment avait-il été possible qu'un temps si long fût nécessaire à l'homme avant qu'elle ne fût découverte ? Les États libéraux montrèrent la voie: l'argent devait circuler. Il fallait payer le plus possible le plus de monde possible et surtout ne pas ralentir la circulation monétaire par des prélèvements imposés. Chacun devait disposer librement de son capital. Au système des impôts, qui faisait stagner de l'argent dans de vieilles srtuctures étatiques sans que quiconque n'en profitât, se substitua un système où chacun s'enrichissait de l'argent qui passait pas chez lui, puis enrichissait celui chez qui il faisait ensuite passer ce même argent.
Les États se diluèrent, les frontières tombèrent, et les guerres n'eurent plus de raison d'être. L'on s'enrichissait, et l'on se demandait à quoi toutes ces institutions avaient bien pû prétendre être utiles.
La Monnaie Unique Universelle fut mise en place en 2047. Il fut alors plus facile encore d'achever le développement de la planète toute entière. La croissance en fut encore accélérée.
En 2063, l'on crut apercevoir la fin de l'Histoire. Il ne restait que de très rares traces des institutions passées et le monde allait bien. L'argent était partout et régulait tout. Les lois et les tribunaux étaient tombés partout en désuétude. L'on décida de s'en débarasser tout-à-fait, et l'on fut très fier d'établir une Loi unique, clef du bonheur terrestre: «Il n'y a qu'un système économique, valable et obligatoire pour tous. Il repose sur le respect de la propriété privée et sur la liberté inconditionelle de vendre et d'acheter.»
L'on crut, plein d'une foi et d'un enthousiasme naïfs, que la lourde porte de l'histoire se refermait enfin et définitivement sur tous les malheurs de l'homme. En vérité, c'était la porte ouverte à tout et à n'importe quoi.

II
Promenade dans ce qui fut Paris

Les ruines de Paris sont étonnament bien conservées, à ce jour de l'année 2130. D'ailleurs, méritent-elles seulement le nom de ruines? Il s'agit, bien sûr, de vieilles pierres, abandonnées et sans utilité, mais la plupart des bâtiments sont encore parfaitement debout. Il serait singulier, pour qui se souviendrait de l'aspect de ces lieux moins d'un siècle plus tôt et qui en aurait la possibilité, de se promener et de flâner ici.
Les immeubles et les monuments dessinent toujours les mêmes ruelles, les mêmes boulevards et les mêmes places. Au détour des petits passages du quartier Saint-Michel, l'archange de la fontaine est toujours là. De l'autre côté du pont, l'Île de la Cité supporte encore ses lourdees bâtisses, et plus loin encore, la Place des Vosges n'a rien perdu de sa raideur.
Partout l'on reconnaîtrait un angle de rue, une facade particulière, un mur plus haut que les autres. Pourtant le Souvenir n'est pas seul à hanter ces lieux. Un adversaire redoutable cherche à régner en maître sur ce qui fut cette très grande ville:le Vide.
Il ne reste plus que de la pierre. Tout autre matériau a pu être vendu, et a disparu avec ses acheteurs. Il n'y a plus d'arbre, plus d'eau, plus de verre, plus de métal, plus de bois, et, bien sûr, plus le moindre être animé. Partout où il y avait une fenêtre, il y a un trou. Les facades percées séparent mal les rues désertes des pièces désertes. Le vente s'invente des labyrinthes dans ce vaste terrain de jeu, et soulève une vague poussière grise. La Seine n'est plus qu'un fossé aux larges flancs de pierre et de béton. On voudrait pouvoir craindre une apparition derrière toutes ces murailles, mais c'est l'absence qui partout guette celui qui aurait l'occasion de s'y aventurer.

III
Suite du rappel historique

Après l'établissemnt de la Loi, si chacun pouvait avoir le sentiment de vivre bien, certains vivaient pourtant bien mieux que d'autres. Ils avaient profité du Miracle Économique Mondial pour s'enrichir considérablement. Tant qu'il y avait eu des endroits à développer, leurs activités commerciales avaient eu quelque chose comme un intérêt général. Mais par la suite, quand était venu le jour où la croissance n'allait plus de soi, ces princes de l'économie n'avaient pas pu se résoudre à ralentir leurs activités. La croissance était leur drogue. Ils se donnèrent les moyens de la susciter artificiellement. L'un d'eux, Josef Guddle, eut le premier l'idée géniale d'acheter des grandes villes pour obliger leurs habitants à les quitter et à venir habiter dans les villes nouvelles qu'il faisait construire. Il ne fut pas longtemps le seul à pratiquer ce genre de sport, mais c'est à lui que revint l'honneur historique de vider Paris.
Bien entendu, les Parisiens refusèrent d'abord de vendre leurs appartements et leurs maisons.
Mais il n'eut aucun mal à acheter le réseau de distribution d'électricité, la compagnie des eaux et les commerces. Sans eau, ni électricité, ni nourriture, les Parisiens n'eurent bientôt plus d'autre choix que d'abandonner leur lieu de vie pour celui que Guddle voulait bien leur vendre, deux cents kilomètres plus au Sud. Tout Paris fut alors vendue par petits morceaux, et il ne resta bientôt que la pierre. Un concurrent de Guddle racheta même la Seine, pour s'empresser de la détourner vers le Nord et agrémenter ainsi le site de la ville nouvelle qu'il voulait faire construire lui aussi.
En 2097, Guddle avait pu racheter tout le terrain et toute la pierre qui restait de Paris, et le dernier Parisien avait cessé de résister. Six ans plus tard, le génial industriel, en proie aux assauts de la concurrence, était bien heureux de revendre le tout à une société marginale du nom de CENSEO.

IV
Quelque chose est vivant

La suite de notre promenade nous mène une nouvelle fois sur la rive gauche de la Seine. Nous remontons la Rue Saint-Jacques. À droite les fenêtres béantes de la Sorbonne semblent faire d'obscurs clins d'oeil. Le bâtiment, sombre et sinistre, pèse sur la montagne Sainte-Geneviève.
De l'autre côté de la rue, Louis le Grand a perdu son apparence de forteresse de l'élite lycéenne, maintenant que de grands orifices s'ouvrent sur sa vacuité. Chose étrange, alors que jusqu'ici les murs de Paris se tenaient partout droits, la partie sud de ce lycée a totalement disparu, comme rasée.
Et voici le Panthéon, fièrement dressé, la coupole intacte, la facade majestueuse. Tout est pierre au Panthéon, et l'imposant édifice apparaîtrait inaltéré, si un véhicule muni d'un bras mécanique n'était pas précisément en train de découper des morceaux de l'aile Nord au moment où nous remontons la Rue Soufflot. À l'intérieur de l'engin, il y a un homme. Un homme dans Paris, dans ce désert de pierre, voila qui est surprenant.
Approchons-nous encore. Il est assis aux commandes de sa machine, vêtu d'une combinaison qui est sans doute étanche, et d'un casque. Le tout d'une couleur grise, comme pour mieux se fondre dans le paysage, marqué discrètement des six lettres CENSEO, et d'un vague dessin qui pourrait représenter trois poissons nageant d'un cercle. Le bras mécanique, manié par l'homme, détache délicatement des pans de l'auguste mur, et les dépose dans une sorte de remorque attachée au même véhicule.
Quelques instants passent. La remorque est pleine désormais. Les roues de l'engin commencent à tourner, et notre homme s'éloigne vers le Sud.

V
Un dôme de verre dans la ville de pierre

Le véhicule s'engage dans la Rue d'Ulm. La rue est barrée quelques centaines de mètres plus loin par un dôme de verre aux dimensions imposantes, deux fois plus haut que les bâtiments environnants.
L'homme dirige son engin droit vers cet édifice étrange. Il s'arrête un instant devant uns sorte de sas en béton sur le haut duquel peut se lire «École Normale Supérieure», le temps que coulisse une porte métallique, et il disparaît sous le dôme.
Entrons avec lui.

(à suivre...)
(O. R.)




Une nouvelle vie pour Ada.

Regardant dans la glace ornée de fioritures roses qui ornait sa coiffeuse, ornement de sa chambre à coucher, Ada sa jeta un bref coup d'oeil et, s'étant contemplée un long moment, jugea avec une satisfaction non dénuée de plaisir qu'elle était vraiment ravissante, aujourd'hui, avec ses boucles blondes ramenées en une couette en haut de son crâne bien modelé, et attachées par un ravissant noeud rose, souvenir de sa grand-mère, qui raffolait d'Ada. Oui, elle était ravissante avec ses délicieux yeux bleus qui s'ouvraient naïvement, tels deux lacs purs, au milieu du rose de ses joues, et avec sa ravissante bouche rose plus tendre qu'un bouton de rose. Ada s'adressa un clin d'oeil complice et plein de malice dans la glace, ornement de sa chambre à coucher, et enfila un ravissant blouson de jean rose orné de franges en faux cuir, que son oncle, qui adorait dorloter Ada, lui avait ramené d'Australie, et qu'elle réservait pour les grands moments, les occasions exceptionnelles ou les événements extraordinaires.

Et en effet, aujourd'hui était un grand jour : en effet, après des mois de recherches désespérées, où Ada avait arpenté péniblement, durant des mois, la poussière des rues désertes, par une chaleur suffocante, parmi les charognes que dévoraient les hyènes, sans obtenir le moindre résultat ni la moindre promesse de succès, ni le moindre triomphe éclatant, bref, des mois où elle s'était épuisée jusqu'à la fatigue à chercher en vain un petit job ou même un boulot passionnant, la veille, après des mois d'enquêtes, Du Gras, le célèbre patron de la fabrique de saucisses la plus florissante du pays, avait enfin donné suite à sa candidature : Ada avait donc décroché un super poste d'interprète, activité dans laquelle elles excellait, car elle était friande des langues vivantes, et les maniait avec beaucoup d'habile dextérité. ( C'était un héritage de sa mère, qui l'adorait, et qui avait mené une grande carrière internationale de strip-teaseuse. )

Arrivée à la porte de son nouveau lieu de travail, que dorénavant elle allait fréquenter assidûment puisque désormais, c'est là qu'elle allait travailler, elle tomba nez-à-nez avec une espèce de Cerbère femelle qui, tel Cerbère les Enfers, lui barrait l'accès à son bureau :
« Alors Hector ! C'est maintenant que tu t'ramènes ? », aboya-t-elle d'un ton dogue.
Ada vérifia à son ravissement bracelet-montre, cadeau de son petit frère qui l'idolâtrait, que l'heure était exactement celle à laquelle elle devait arriver, et comprit avec un désespoir sans fond, une tristesse profonde et un léger serrement de c\oe\ur, qu'elle avait une ennemie mortelle et presque hostile en la personne du Cerbère qui, pareil au gardien des Enfers, était à quatre pattes devant elle.

Pourquoi la vilaine dame veut-elle du mal à Ada, quel est ce mystérieux et fascinant patron qui tire les cordes du destin d'Ada, et cette dernière triomphera-t-elle des embûches que des ennemis invisibles sèment sur son chemin ? Vous le saurez dans le prochain épisode.

Barbara Deschamps.



Élections du COF

Avec la volonté de relayer les débats électoraux qui agitent l'ENS et d'illustrer la notice explicative ci-contre, nous publions quelques extraits de la traduction française du «Manifeste pour une refondation de l'AEENS sur la base de la tradition latine de l'Ecole».

«(...) nous croyons qu'il manque un lien fort pour unir les élèves de l'ENS et nous proposons que ce lien soit la langue latine. Quoi de plus fort en effet qu'un lien linguistique ? Qu'un langage commun sur la base duquel construire ensemble ? (...) La langue latine nous semble s'imposer à plusieurs titres : il y a d'abord une grande tradition latine à l'ENS de la rue d'Ulm. Les élèves littéraires ne se voient-ils pas obligés de passer une épreuve de langue ancienne à l'occasion de leur concours d'entrée ? (...) deux conséquences fondamentales : non seulement le latin ouvrirait l'Ecole au monde, par ses qualité de langue universelle, mais encore l'usage du latin au sein du COF favoriserait une plus grande implication des élèves littéraires dans la vie associative de l'Ecole. (...) et par conséquent nous exigeons dès la rentrée prochaine la mise en place d'un club latin à destination des élèves scientifiques, qui, nous en sommes convaincus, sauront rapidement acquérir le niveau nécessaire à une communication quotidienne. (...) nous publions dès aujourd'hui un lexique français-latin des mots les plus rapidement indispensables :

COF : Concilium Orgiis Faciundis
Thurne : Cubiculum
DGT : Duumviri Cubiculis Tribuendis
Cour aux Ernests : Purpureum Piscium Aula, sive Ernestorum
Annuaire : Album Discipulorum
Pot : Popina
Club cirque : Legatio Circensibus Ludis Praeparandis
K-fêt : Conciliabulum Rebus Bibendis
Ciné-club : Legatio Imaginibus Movendis »



Fouilles archéologiques de la Sorbonne (suite)

Suite au premier numéro du Poisson Mort, nous avons reçu un grand nombre de lettres cocernant l'épigramme latine découverte lors des fouilles de la Sorbonne. Beaucoup de lecteurs ont déploré que nous n' ayons pasjoint de traduction de ces quatre vers qui constituent cependant une découverte majeure. Ainsi, pour éviter des heures de grattage de tête, par respect pour les quelques Gaffiot encore existant à la bibliothèque (mais n'est-ce pas un mythe?) et afin de faire goûter cette poésie à tous, nous avons décidé de donner ici quelques explications que le caractère inédit et le désir d'informer rapidement les lecteurs nous avaient empêchés de produire alors. Cette épigramme , compte tenu de la gravure imprécise et maladroite de l'inscription, semble avoir été écrite par des élèves facétieux pour railler quelque peu leur professeur. En voici une traduction:

Quand tu t'efforces de nous traduire et de nous expliquer
Des vers tragiques, les mots, par Hercule, ne servent à rien
Car toi, professeur, tu nous donnes assurement des exemples
Tout à fait excellents, toi qui est en personne une tragédie.

Cette traduction, qu'a bien voulu nous communiquer le Prof. A. Lavavite, sent trop la version latine à notre goût et est loin de rendre tout l'esprit du texte. Nous proposerons donc ( au risque de gloser, il est vrai) la traduction suivante:

Quand tu veux nous faire une traduc expliquée
de tragédie, on s' en fout de ce que tu dis;
Hé, Msieur, c'est toi qui nous le fait voir-j'te promets-
Vachement bien: t'es une vrai tragédie

Voilà pour l'état actuel de la science. Mais le latin se porte beaucoup moins bien, à considérer le nombre de lettres que nous avons reçues. Que le lecteur nous permette ici une ultime-et courte- digression. La latinité a chu il y a plusieurs siècles maintenant; mais dans quel état erre le latin! Laissons de côté tout corporatisme suranné et insipide. Ce n'est pas le propos du Poisson Mort que de défendre la culture classique à la place d'une autre, mais quand même...Il n' est pas question non plus d' intégrisme: il y a peu cependant un ami me suggérait d'engager une campagne pour les élection du COF en latin. Ceci , j'en conviens, n'est peut-être pas la meillleure solution pour faire le plein d'électeurs (soit dit en passant pour qu' électeurs il y ait, il faudrait des candidats). Mais on touche là un point essentiel ( non, pas le COF, tout le monde a l'air de s'en foutre): la dimension ludique du latin. On ne repassera pas les poncifs que l' on peut lire dans toutes les pétitions et tous les grands quotidiens: le latin donnne accès aux racines de notre culture, il est la langue d' oeuvres parmi les plus grandes de la littérature mondiale de l' univers. Evidemment, on ne peut que souscrire à ce deuxième argument (le premier, a mon avis, se discute: je ne vois pas pourquoi, après tout, on devrait éveiller à une culture plus qu' à une autre et à y regarder de près, le monde romain ne me paraît pas moins exotique que le monde chinois; ce choix repose de toutes façons sur des postulats justifiés mais contestables.)
Donc voilà, le mot est lâché: le latin AUSSI peut être un JEU, au même titre que les échecs, Diplomatie voire Goldeneye sur Nintendo 64. Mais il demande un peu plus d'efforts, c'est certain. Je crois toutefois qu' il peut ainsi nous aider à nous débarasser de ce pseudo esprit de sérieux si pesant et pourtant si répandu autour de nous ( lire à ce propos le traité du XIIè siècle d' Alexandros Gelotopoion De severitate et gravitate animi- cote LG p 962 8° pour ceux que cela intéresse).C'en est assez pour cette courte digression. J' aime à songer parfois que la langue latine n' est pas tout à fait morte...


Le Poisson Mort en ligne
Retour à la liste des numéros