Le Poisson Mort en ligne

Gratuit, rare et précieux

Félicitations, vous tenez en mains un exemplaire du premier numéro du Poisson Mort. Dans quelques instants, si ce n'est pas déjà fait, vous allez, entre autres choses, découvrir si vous êtes une limace grimaçante et entamer un voyage prometteur dans les souterrains du cinquième arrondissement.
Les articles que nous vous proposons -exigeants et sans prétention, comme le veut le Poisson Mort- vous apporteront, nous le souhaitons, autant de plaisir que nous en avons eu à les rédiger. Puissent-ils vous donner envie de vous joindre à nous pour les prochains numéros, et même, pourquoi pas, vous inviter à faire lire ces quelques pages au plus grand nombre de personnes possible. Et si le photocopiage tue le livre, paraît-il, il fait vivre le Poisson Mort !

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L'arabe, ou la modernité faite langue... - par Olivier Ritz

Dans une société de la communication et du mouvement, la langue arabe occupe sans conteste une place de tout premier choix - si du moins l'on tire les conclusions qui s'imposent à la suite du cours d'arabe pour débutants de l'ENS. Prenons, si vous le voulez bien, trois exemples pour illustrer la tendance naturelle de la langue arabe à la modernité :

  1. L'étude du lexique nous apprend pour commencer à quel point l'arabe se trouve être une langue du mouvement. Ainsi, après une année d'étude intensive, nous découvrons qu'un verbe arabe sur trois est un verbe de mouvement, ou plus exactement même, de déplacement. L'arabe ne se contente pas d'aller, voire d'aller et de venir. Non ! Il traverse, il marche, il vole, il se dirige vers, il suit, il nage, il circule, il descend, il voyage, il arrive, il se promène, et j'en oublie sans doute encore. Bien entendu, nous ne connaissons que trois ou quatre dizaines de verbes en tout et pour tout. Il faudrait connaître tout le lexique pour pouvoir affirmer que les verbes de déplacement sont à ce point importants. Mais l'état de nos connaissances nous permet, me semble-t-il, de formuler deux hypothèses. L'une d'elle est sans doute la bonne : ou bien la proportion de verbes de mouvement est plus importante au début de l'apprentissage de la langue arabe pour la bonne raison que ces verbes sont perçus par les arabophones, et en particulier par ceux qui mettent au point les manuels d'arabe pour débutants, comme les verbes les plus importants de la culture arabe, ou bien, et je ne vous cacherai pas que c'est vers cette hypothèse que penche mon coeur, quel que soit le nombre de verbes pris en compte, un verbe arabe sur trois est un verbe de mouvement.

  2. Le cours d'arabe pour débutants, on l'imaginera volontiers, enseigne en premier lieu les mots et les expressions qui seront le plus rapidement utiles et utilisés dans les pays arabophones. S'agit-il de trouver à manger ou à boire ? De demander son chemin ? Non ! Avant cela et avant tout le reste, il importe d'apprendre à aborder une charmante jeune fille, de l'inviter à aller boire un café, puis en cas de refus de sa part, de réussir à lui donner son numéro de téléphone et à obtenir son adresse. Pour cela, une technique infaillible : s'écrier en voyant la jeune fille :«Ô chance ... Je suis heureux !... C'est vous qui étiez assise à côté de moi dans le train !» La suite se fait sans la moindre difficulté, et j'invite les lecteurs sceptiques à participer au cours d'arabe l'année prochaine. C'est là que se découvre une nouvelle fois toute la modernité de la langue arabe : désormais une seule chose importe vraiment, c'est entrer en contact et communiquer. Toutes les actions autrefois vitales, comme boire et manger par exemple sont désormais subordonnées à la communication, voire à la séduction («Voulez-vous que nous allions ensemble au café, dit Jacques, j'ai soif, je veux boire une tasse de thé ou de café»: il est évident que le café n'est qu'un prétexte, une survivance de l'ancienne culture réutilisée pour marquer des points dans les jeux de séduction qui désormais occupent seuls l'homme).

  3. Enfin l'arabe est par excellence la langue qui sait transformer et adapter au goût du jour ce qu'elle a de plus traditionnel. Prenons par exemple l'expression qui signifie «bienvenue». Traduite très littéralement, elle signifie «Plaine et parents». Jadis, cela avait pour sens «Cet endroit sera pour toi comme la plaine (et non comme le désert ou comme la montagne) et en nous tu trouves des parents». On voit toute l'antiquité d'une pareille expression. La formule reste la même aujourd'hui, et pourtant elle est plus actuelle que jamais. Car ce n'est plus «Plaine et parents» qu'il faut entendre, mais par un léger déplacement, «Ta mère dans le terrain vague».




Exclusif : l'interview de la nouvelle star du zoo de Vincennes, le bébé hippopotame.

Il y a quelques jours, au petit déjeuner, vous vous êtes étranglés avec votre muffin à la myrtille ou votre filet de hareng à l'huile en lisant ce stupéfiant communiqué, paru dans l'ensemble de la presse française :
«Antone, bébé hippopotame " pygmée ", né le 3 avril au Parc zoologique de Paris-Vincennes, a reçu la presse dans sa baignoire» ( Libération, 17 mai 2000, p. 19).
Naturellement, un envoyé du Poisson mort était présent à cette première sortie du bébé hippopotame. Mais contrairement à l'ensemble de nos confrères journalistes, nous avons pu obtenir d'Antone un rendez-vous pour un entretien. Le sympathique et juvénile pachyderme a accepté de répondre aux questions de Francesco von Hanzelmin, notre grand-reporter- intervieweur-ami-des-stars. En exclusivité mondiale.
Jeudi 18 mai, midi. J'ai rendez-vous avec mon «client» dans le hall d'un grand hôtel parisien. Son attachée de presse, une accorte autruche aux plumes manifestement décolorées artificiellement, et au décolleté vertigineux, m'accueille avec tous les signes extérieurs d'un grand professionnalisme. «Antone est prêt, ne le faites surtout pas attendre» me dit-elle d'un ton survolté en me conduisant dans un salon particulier. Là, nous retrouvons le bébé hippopotame confortablement vautré dans un fauteuil, en train de siroter un liquide blanchâtre, avec paille et glaçons. L'interview peut commencer.

***

Francesco von Hanzelmin : Qu'est ce que vous êtes en train de boire?
Antone : Un mélange de lait de tigresse et de liqueur de pistache. C'est super comme cocktail pour garder la forme, j'en bois dix litres toutes les quatre heures ça m'a permis de passer de 5 à 19 kg depuis ma naissance, en un mois et demi.
F. v. H. : On peut peut-être se tutoyer...
A. : Certainement pas, on n'a pas gardé les phacochères ensemble. D'ailleurs, vous êtes peut- être le premier venu, mais pas moi : je suis d'une famille illustre, où l'on connaît les usages du monde, et où on les respecte.
F. v. H. : Veuillez m'excuser. Voulez-vous bien nous parler justement de votre famille ? Je crois que votre mère a été comédienne...
A.: Bien sûr, les vieux parisiens amateurs de théâtre s'en souviennent sans doute. Sous le pseudonyme d'Anaïs Potamovka, elle a participé à la création de Rhinocéros, la pièce de Ionesco. Evidemment, elle portait une corne factice, mais dessinée par Coco Chanel elle-même. Elle a aussi fait une apparition au cinéma dans un Tarzan, avec Johnny Weismuller. Maman s'est retirée de la scène après son mariage avec Papa, qui était l'hippopotame de compagnie de Bokassa, le ci-devant "empereur de Centrafrique". Il a vu jouer Maman à Marrakech, lors de sa grande tournée au Maghreb dans les années 78-79. Lui, il accompagnait Bokassa à un sommet de chefs d'Etat africains. Il a eu le coup de foudre, ils se sont mariés dans la foulée.
F. v. H. : Puis Bokassa a été renversé et ce fût l'exil au zoo de Vincennes où vous êtes né...
A.: Tout à fait, mais vous savez, on est très bien ici, et puis j'adore Paris...Je vous signale aussi que j'ai des ascendants éléphants du côté de ma mère; un de mes aïeux a fait une grande carrière militaire dans les armées de Carthage, en finissant maréchal, mais alors, y'a longtemps.
F. v. H. : Parlons un peu de vous, de vos projets...
A. : Eh bien, pour l'instant, on prépare le lancement de ma carrière avec mes collaborateurs : Allison, l'attachée de presse que vous avez vue, qui gère mon image auprès des médias, Gaspard, le flamand rose, mon masseur-diététicien, qui fait tout pour que je sois toujours au top, Jean-Pierre, le crocodile qui dirige mon équipe de sécurité sur la terre, qui est formée de hyènes, qui ont toutes leur diplôme de fauve, mais aussi l'équipe aquatique (NDLR : composée semble-t-il de piranhas).C'est important avec les fans et tous ces journalistes vous comprenez... Enfin y'a Ernesto le toucan (il est né en Bolivie au moment où le Che essayait d'y faire la révolution, c'est pour ça que ses parents l'ont appelé comme ça). Lui, il s'occupe de la pub.
F.v.H. : Justement, on murmure çà et là que vous auriez déjà signé de juteux contrats ...Qu'en est-il vraiment ?
A. : Alors là, je dis "joker !", parce que rien n'est encore officiel. Je ne peux vous dire qu'une chose, c'est qu'on me verra bientôt dans une pub pour une multinationale qui fabrique un soda marron, aux côtés d'un top-model anglo-corse, et d'un entraîneur de foot français qui a l'accent de Sail-sous-Couzan.
F. v. H. : Il faudra nous contenter de ces indices...Sinon pour ce qui est de votre carrière proprement dite...
A. : Eh bin elle commencera dans un peu plus d'un mois, puisque je serai présenté au public à la fois du mois de juin ; la date n'est pas encore fixée, y'a une merde sur le plan juridique, faut que je vois ça avec Placide, mon avocat (Ndlr : qui serait un porc-épic). Après, j'ai déjà décroché un rôle de figurant dans un documentaire sur la décolonisation, qui passera sur Arte d'ici la fin 2000. J'ai aussi des contacts avec divers réalisateurs d'Hollywood, notamment pour un rôle dans Scream 4, même si je refuse de jouer le tueur. En fait, ce qui m'intéresserait, c'est de tourner avec des grands, vous voyez, genre Godard, Spielberg, Scorsese...
F.v.H. : Eh bien, j'espère que ces messieurs liront le Poisson Mort, et entendront votre appel.
A. : Oui et j'en profite pour dire à Luc Besson que c'est pas la peine de m'appeler, ça m'intéresse pas de travailler avec lui, il est trop naze.
F. v. H.: D'autres projets ?
A.: Mon autobiographie, écrite avec l'aide de JMG Le Clézio, qui s'appellerait Hippopotamus, le cheval du fleuve; ça paraîtra courant 2001 sans doute.
F. v. H.: La rumeur selon laquelle vous pourriez être la mascotte de Philippe Séguin pendant sa campagne pour les élection municipales à Paris...
A. :(Il s'emporte)... est totalement fausse. La politique ça ne m'intéresse pas d'y bosser, et de toute façon, moi, je suis de gauche, je vais voter Delanoë. Il peut gagner si le 12ème, mon arrondissement, où se trouve le zoo de Vincennes, bascule à gauche. Alors vous comprenez qu'avec ma popularité naissante, surtout dans le quartier, je vais pas soutenir Séguin, même pour de l'argent. Bon, là, je crois qu'il va falloir conclure, parce que là y'a Benoît le cobra, mon psy, qui m'attend.
F. v. H. : Un mot pour les lecteurs du Poisson Mort ?
A. : Une seule chose à leur dire : Quand vous viendrez me voir, inutile de m'apporter des cacahuètes ; ça fait pas assez grossir, et puis j'aime mieux les noix de cajou et les pistaches.
F. v. H. : Très bien, le message sera transmis sans faute. Merci Antone pour cet entretien exclusif, et bonne chance pour la suite de votre carrière.
A. : Y'a pas de quoi, et gros bisous aux élèves de l'ENS, qu'ils n'hésitent pas à m'écrire, ça fait toujours plaisir. Et rendez-vous fin juin au zoo !!



Encore un coup du complot mondial contre moi

Cela fait déja longtemps que je m'en suis aperçu : il existe contre moi une conjuration, à l'échelle mondiale, que j'ai pris l'habitude d'appeler en toute modestie le Complot mondial contre moi, ou CMCM. Eh bien ILS ont encore frappé, ce vendredi 5 mai; c'était visiblement une offensive de grande ampleur, et leur succès est indiscutable... Il semble même qu'ils se soient mis dans la poche certains de mes proches, mes amis croyais-je...

Quelqu'un a en effet proposé ce soir-là d'aller au concert... Un concert gratuit sur le Champ de Mars, c'est tout ce qu'on m'avait dit. C'est bien plus tard, trop tard pour reculer, que j'ai compris qu'on allait y jouer de pseudo-tubes, de ces pièces, romantico-mielleuses le plus souvent, que le pouvoir terrible de la télévision sur les masses même pas laborieuses transforme en best-sellers. En fait, ce n'était pas dur à deviner, puisque la star du concert était le pauvre-petit=Italien-du-Sud-aveugle-le-pauvre-petit-il-a-quand-même-une-belle- voix-on-peut-l'aider-ça-tombe-bien-je-connais-quelqu'un-de-la-télé, j'ai nommé Andrea Boccelli... Et ça n'a pas raté : tout le concert a été, comme un sombre pressentiment me l'avait prédit, normal c'est le boulot d'un pressentiment que de prédire, un exceptionnel, fantastique, féérique sommet de ridicule, de lourdeur vulgaire et de beaufitude.
Le public, d'abord: comme prévu, un paquet de gens qui avaient été attirés par le faux prestige produit par la seule sacro-sainte télé du ténor. Des téléphones portables à perte de vue, utilisés dans ce qu'ils ont de plus irrécupérablement bête (« Tu me vois, là, je suis debout, je te fais un signe ?», y compris pendant le concert), des jumelles, parce que si on ne voit pas bien Andrea, ça ne sert à rien d'aller à un concert, des pique-niques prétentieux, avec mousseux dans une flûte en plastique bleu genre verre à dents, etc. etc. etc....
La musique... Ach, Beethoven! Le final de la 9ème ! La légéreté et l'élégance teutonne dans toute leur splendeur, et l'orchestre ne faisait rien pour l'alléger... D'où un théorème, que nous avons énoncé avec Nicolas: toute pièce orchestrale, même bonne, mais là ce n'est certainement pas le cas, sitôt qu'elle est adoptée comme hymne national ou international, devient immédiatement une marche militaire. Quant au pauvre Bach, ce qui en fut (ré)interprété m'a suggéré l'idée d'installer une dynamo sur son cercueil, il y aurait de quoi alimenter en électricité une grosse ville...
Est-il nécessaire de préciser que le chef, sachant très bien qu'il serait en gros plan sur les écrans géants lorsque Boccelli ne serait pas en train de dégeuler, pardon de chanter, en rajoutait des tonnes, que même Berlioz aurait paru immobile à côté. Cela n'empêchait d'ailleurs pas l'orchestre de n'être pas toujours bien ensemble... Notons aussi, toujours du plus bel effet, le gros couac de la clarinette au beau milieu d'un solo. Mais le mieux est encore à venir : faire chanter « Frère Jacques » au public en même temps qu'à l'orchestre, les choeurs et le ténor, voila qui est audacieux, et qui charme les bonnes gens...
Quand à Boccelli, rien de plus à en dire sinon qu'il ne chantait pas mieux que d'habitude, mais pas moins bien non plus, remarquez.
Enfin, les installations... Évidemment, on attendait les écrans géants, on attendait les illuminations de la Tour Eiffel ( et, bien sûr, le grand «Oh!» d'admiration qui accompagne toujours leur mise en marche ), mais, le pire n'étant jamais sûr (l'Épire non plus, à ce qu'il paraît....), on ne pouvait pas prévoir les espèces de fresques animées projetées au-dessus de l'orchestre : du plus beau kitsch ! Le ciel nuageux, reflet d'une météo changeant en accord avec le tempérament de Beethoven, est je crois bien représentatif...
Et puisque l'on parle de météo, on aurait dû y penser, c'était évident, l'orage nous est tombé dessus, marquant définitivement la victoire du CMCM, car contre l'orage, les commentaires narquois et les attaques personnelles ne sont d'aucun secours...

Aurélien, qui assume toute la responsabilité de ces propos...



Le Courrier du Lecteur

«Messieurs,
C'est de ma main droite que je saisis ma plume pour vous écrire la présente. Hercule Boifré, retraité de l'enseignement, ami des bêtes et grand amateur de modélisme en bouteilles devant l'éternel. Je possède dans ma collection une maquette authentique de la Santa-Chica qui permit au grand navigateur Jorge de la Mangusta de découvrir l'île Saint-Louis au temps des Croisades, réalisé par l'atelier Tremblot en 1842 (sans bouteille, malheureusement.) Mais là n'est pas mon propos. Qu'entends-je ? Ma brave voisine, dont le petit-fils «étudie» comme vous à l'École Polytechnique, et dont je tairai le nom (diable! Je ne suis pas un délateur) m'apprends que vous vous apprêtez à éditer une nouvelle gazette (encore une!) au sein de votre «établissement»: des articles sans queue ni tête, des poèmes à usage restreint, des tests écervelés, des feuilletons invraisemblables, des reportages mensongers, que je ne lirai d'ailleurs jamais. Et vous ne publiez même pas de petites annonces (collectionneurs, modélisme, etc.) À quoi vous croyez-vous donc utiles ? Si au moins vous étiez caustiques ou cocasses, comme au bon vieux temps de L'Assiette au Beurre... Retournez donc à vos études, elles nous coûtent déjà assez cher comme ça. Mais vous allez me demander pourquoi je perds mon temps à vous écrire, si je vous méprise à ce point. Ha, ha, petits malins ! Parce que je suis retraité et que ça m'occupe, ne vous déplaise.
Je ne vous salue qu'à moitié.»

Hercule Boifré Rauger-sur-Yvette, 69

PS : pourriez-vous signaler à votre collègue Julien Lepers que la pompe à eau hydraulique n'a pas été inventée par Eugène Trémouëlle, mais par son neveu Alphonse ? Un peu de rigueur, bon sang.


EN. 6,268


Feuilleton policier

Il faut que je mette tout cela sur le papier, il le faut. J'aurais dû le faire plus tôt, d'ailleurs. J'ai vu des choses, je sais des choses, et je prends un risque énorme en ne laissant pas une trace écrite de mes découvertes. Mais vous n'allez rien comprendre, si je reprends pas tout a principio. Ou plutôt : depuis le début.

Mardi matin
Une main se posa sur mon épaule. J'étais dans un couloir de la Sorb onne, au milieu d'une petite foule d'étudiants, attendant qu'un amphithéâtre se vide pour laisser entrer le cours suivant. Seul, je regardais depuis plusieurs minutes un panneau d'affichage, dont je me demande encore quel était l'intérêt. C'est là que tout commence.
Je me retourne, me dégageant instinctivement de cette main qui me serre de façon brutale. Face à moi, Arthur, camarade de fac que je connais à peine, la figure rouge, le souffle court. Il ne sourit pas ; il tente clairement de masquer sa panique sous une raideur feinte, et l'effet est comique ; mais dans ses yeux, je devine qu'il n'a aucune envie de plaisanter. Je sais que je dois me taire pour le laisser parler.
- On me poursuit. Je crois qu'il est armé.
Il articule avec précaution, d'une voix étouffée et monocorde.
- C'est pas une blague. J'ai vu des choses...
Détachant mes yeux de lui pour une seconde, j'ai le temps de m'apercevoir que personne aux alentours ne semble prêter attention à notre échange.
- Prends-ça. Cache-le. Je t'appellerai.
Je me retrouve avec une épaisse pochette en carton dans les bras. Je ne dis rien ; j'attends la suite ou bien un signe qui me prouverait que tout cela n'est qu'un jeu ; en fait, j'ai peur.
- Tu ne m'as pas vu. Je ne t'ai rien donné.
Il tourne alors la tête vers le fond de la galerie, et son regard se fige. Puis son corps pivote complètement, se raidit encore plus, et il s'éloigne de moi à pas lents. Je réagis en l'imitant : je glisse lentement la pochette dans mon sac, me retourne vers le panneau d'affichage, et attends. Plusieurs longues secondes s'écoulent, après quoi j'entends un bruit de course et de bousculade. Quand je me retourne enfin, en même temps que les autres, je vois Arthur qui disparaît au bout du couloir. La personne qui le poursuit passe à quelques centimètres de mes yeux. Je réprime l'envie qui me prend de l'agripper au passage ou de la poursuivre : ce jeune homme, je l'ai déjà croisé, dans les couloirs de l'ENS.

*

Mardi midi
Jusqu'à la fin du cours, je n'osai pas ouvrir la pochette. J'attendis même de me retrouver dans la rue Saint-Jacques pour m'autoriser à y penser. Je désirais rester seul, et évitai de manger au pot : cinq minutes plus tard, j'étais assis sur un banc du Jardin du Luxembourg, un sandwich suédois au poulet à mes côtés.
La pochette était couverte de dessins rapides et insignifiants, que j'identifiai comme étant de la main d'Arthur. Voici la liste de ce que j'y trouvai :
  1. Quelques feuilles vierges et un stylo à bille au capuchon mâchonné,
  2. Un exemplaire des Géorgiques de Virgile aux éditions Guillaume Budé ; après un feuilletage rapide, je découvrai, en marge de la page 142, le texte suivant marqué au crayon :
    VAE PISCI VIA PRINCIPIS
    [Malheur au poisson (qui passe par) la voie du premier / prince / de l'empereur],
  3. Un morceau de papier de couleur ocre, dont deux bords étaient visiblement déchirés, sur lequel était dessiné à l'encre noire le symbole suivant :
    un croquis avec des lettres grecques
J'ignorais où habitait Arthur, et je n'avais pas son numéro de téléphone sur moi ; son nom de famille, je ne le lui avais jamais demandé. Une fois la pochette rangée dans mon cartable, je tuai le temps en allant acheter Le Monde et en revenant le lire sur le même banc. Deux faits divers parmi d'autres se trouvaient entre ces pages, deux articles dont je ne vis que les titres, et dont je ne lirai avidement le contenu que bien plus tard :

*

Mardi après-midi
Arthur aurait du être présent au cours magistral d'ancien français de quatorze à treize heures: il n'était pas là. Je passai l'heure à feuilleter les Géorgiques. Ai-je cru pouvoir trouver dans les vers de Virgile une réponse à sa conduite du matin ? Dehors, il s'était mis à pleuvoir.
Puis l'improbable se produisit, à la fin de l'heure. Mon regard accrochait involontairement les gestes du professeur, Madame Bobb-Crespi, qui revêtait son manteau et fermait sa sacoche avant d'accompagner le flot des élèves vers la sortie, quand elle fut discrètement interpellée par un jeune homme venu de l'extérieur de la salle, et remontant vers elle à contre-courant. Quand je pense que j'ai failli ne pas le remarquer. C'était lui, le garçon de ce matin, l'inconnu du couloir, le traqueur de budé. Je les surveillai, à une quinzaine de mètres de distance. Ce qu'il dit à l'oreille de cette femme, après qu'ils se furent rapprochés et eurent tourné le dos à la salle, sembla la contrarier. Lui, visiblement agité, parut sur le point de lui saisir le bras, puis de se raviser en comprenant l'aspect déplacé du geste en un tel lieu. Je continuai de les fixer.
Madame Bobb-Crespi - un visage fermé sur lui-même, aux traits profonds et concentrés, presque animal ; des yeux vides, se perdant volontiers sur une ligne de fuite invisible ; une voix plaintive, aiguë et étrangement chantante ; au fond de moi, j'ai toujours su que c'était une sorcière ou quelque chose d'équivalent.
L'inconnu - relativement petit, des joues creuses qui figent sa bouche en un rictus à la fois malicieux et désabusé, une démarche qui fait ressortir des membres disproportionnés.
Une phrase surgit dans mon esprit, souvenir de je ne sais quel roman policier : «Quand deux événements très lointains se produisent simultanément concernant le même sujet de l'enquête, il est évident qu'il faut s'y concentrer tout de suite».
*

Lundi soir
La bibliothèque ferme à dix-huit heures : cela en faisait bientôt trois que j'étais sur ma chaise, l'épiant d'un œil. Je l'avais suivi sous la pluie après qu'ils se furent quittés dans la galerie Richelieu : tandis que madame Bobb-Crespi regagnait sa voiture, lui était remonté vers la rue d'Ulm en passant par le Panthéon, pour finir dans la bibliothèque de l'Ecole, section des langues anciennes. Trois heures de perdues ? J'étais trop loin pour voir précisément ce à quoi il travaillait, je n'osais le suivre dans les rayons de peur qu'il me remarque. Tout ce que je pouvais faire, c'était traduire discrètement la page 142 des Géorgiques, et arriver à la conclusion qu'il n'existait aucun lien entre ces vers (une sombre histoire d'abeilles) et le message en marge.
Quelques minutes avant la fermeture, il se leva et rangea ses affaires comme les autres, mais au lieu de se diriger vers la sortie, il s'approcha d'un coin sombre de la section d'archéologie, et fit mine de chercher un ouvrage sur l'un des rayons. Il attendait ; lorsque la seule bibliothécaire présente dans la pièce, invitant les dernières personnes à sortir, l'eut dépassé, il disparut rapidement derrière les étagères. Je me levai d'un bond, évitait les regards de la bibliothécaire qui balayaient la salle, et me hâtai en direction du recoin. Une des étagères était en train de se rabattre lentement contre le mur, comme une lourde porte. Personne, à part moi, n'avait pu voir quoi que ce soit. Je glissai mes doigts dans la fente qui se refermait, retint le cri que m'inspira l'écrasement de l'ongle de mon auriculaire, puis après une vingtaine de secondes, poussai la porte à mon tour pour pénétrer dans un escalier en colimaçon plongé dans l'obscurité.
*

L'escalier descendait profondément sous terre. Sur les murs, le béton cédait progressivement la place à un pavage très régulier de pierre jaune ; le froid et l'humidité augmentaient au fur et à mesure de mon avancée ; je tremblais. Au bas des marches, m'attendait une galerie longue d'une centaine de mètres au plafond voûté, éclairé par quelques torches murales, et débouchant lui-même sur un couloir lumineux aux dimensions plus larges. Les flammes qui léchaient les parois s'agitèrent soudain sous l'effet d'un courant d'air, faisant danser des ombres sur le sol ; mon sang se glaça. Au moment où je passai la tête dans le grand couloir perpendiculaire, j'entendis le long crissement d'un bloc de pierre glissant contre le sol, suivi d'un claquement sourd. Une porte se refermant, sans doute...
La grande galerie s'étendait sur environ un kilomètre, elle était large d’un mètre, et déserte. Je m'y aventurai, chaque pas que je faisais me donnant une sensation de vertige. Voici ce que je pus en voir : trois grandes salles en renfoncement, deux à gauche, vides, puis une à droite, remplie de caisses ; à son extrémité, la ligne droite semblait bifurquer. Puis j'entendis le même bruit de glissement de la pierre contre la pierre, suivi d'un son lointain de conversation.
Jamais je n'ai couru aussi vite ; une fois le petit couloir atteint, je me retournai dans la panique. J'eus le temps de voir trois silhouettes à mi-chemin, la tête enfoncée dans de vastes capuches, les bras nus, le corps comme enroulé dans une toge de couleur sombre ; je suis quasiment certain qu'une des têtes s'est tournée dans ma direction.
Je remontai l'escalier en un temps record.
*

Inutile que je raconte en détails la façon dont je justifiai ma présence impossible dans la section archéologie, à une heure pareille, au bibliothécaire qui me surprit une fois que l'étagère se fut refermée sur le mur.
De retour dans ma chambre un peu avant dix-neuf heures, je me précipitai sur l'annuaire de l'Ecole, que je n'avais pas encore eu le temps de consulter, à la recherche du visage de l'inconnu ; il était là, souriant, page 33 :
Nom : François Roman-Arouet.
Suivent la date de naissance, et aucune adresse sinon un numéro de thurne.
Etudes : maîtrise de langues anciennes.
Aime : les polémiques ; les contes ; la rèvolte (sic).
Arouet : le nom me disait quelque chose. J'étais certain de l'avoir déjà entendu dans le cours d'un cours. Mais à quel propos ? Et l'accent grave qui aurait du être aigu : faute de frappe ? Allusion trop subtile pour moi ?
Je m'affalai sur ma chaise, incapable de faire le lien entre toutes les choses incroyables que j'avais vues en l'espace d'une journée. Face à moi : le livre de Virgile, une fiche d'annuaire laconique, et un dessin incompréhensible.
Incompréhensible ? La ligne droite... Deux renfoncements à gauche, puis un à droite... le virage à l'extrémité... Une carte du souterrain ! Je saisis mon plan de Paris dans un tiroir, et le superposai au schéma. Trois lieux: l'Ecole, le Panthéon, la Sorbonne; et deux codes, qu'il me faudrait décrypter.
Je remarquai alors qu'un message m'attendait sur mon répondeur. J'appuyai sur le bouton de lecture, l'esprit encore tout agité par ma miraculeuse trouvaille.
- Bonsoir, c'est Lise. Je n'arrive pas à joindre Arthur. J'ai téléphoné à ses parents, ils ne savent pas non plus où il est. Je voulais savoir si tu l'avais croisé ou si tu étais au courant de quelque chose. Rappelle-moi, je commence à m'inquiéter.
De mon côté, l'inquiétude commençait à se doubler d'une certaine excitation.

(à suivre...)



Archéologie

Fouilles de la Sorbonne

Avec les beaux jours, les fouilles de la Sorbonne avancent à grands pas. Hier matin, une dalle fort ancienne a été déterrée, et l'on peut y lire distinctement les deux distiques latins que nous reproduisons ici. La communauté scientifique ne fournit pour le moment aucune explication :

Cum tragica explanare et vertere carmina nobis
Conaris, nihil, Hercule, verba valent.
Nam tu magister, praebes certe egregia nobis
Exempla omnino, qui ipse facis tragica.



Êtes-vous une Limace Grimaçante ?

I. Le matin/l'après-midi, au réveil, quel est votre premier réflexe ?
A : Vous gratter derrière l'oreille en grognant.
B : Bailler gracieusement et vous étirer voluptueusement.
C : Sortir vos cornes en bavant sur la couette.
II. Comment marchez-vous ?
A : Vous roulez des mécaniques en jetant autour de vous des regards féroces.
B : Vos pattes à coussinets vous assurent une superbe démarche élastique.
C : Vous rampez mollement sur l'asphalte en laissant des traces humides derrière vous.
III. Quelqu’un vous demande, place du Panthéon, ou se trouve le Panthéon, que faites- vous ?
A : Vous rugissez furieusement et l'imprudent s'enfuit.
B : Vous indiquez d'un menton dédaigneux le monument auguste.
C : Votre rictus débordant de salive retourne le coeur du malheureux passant.
IV. Qu'avez-vous mangé à votre dernier repas ?
A : Un quartier de viande crue.
B : Des croquettes Félix.
C : Rien, vous avez l'estomac dans les talons.*
V. Quelle est votre activité favorite ?
A : Traquer la gazelle.
B : Rester sur un lit à faire des gros câlins.
C : Ronfloter sous une feuille de salade.
VI. Comment décrire votre silhouette ?
A : “Musculeuse et terrible”.
B : “Elégante et fine”.
C : “Informe et flasque”.
VII. Quels sont vos compagnons habituels ?
A : Reclus dans votre tanière, vous mangez tout ce qui se présente à la porte.
B : Trop indépendant, vos seuls amis sont la science et la volupté.
C : Tous vos copains sont mous et aiment se baver dessus.
VIII. Quelle est votre oeuvre de référence ?
A : Le livre de la jungle.
B : Dialogue de bêtes.
C : Microcosme.

Résultats du test

A. Vous obtenez une majorité de A :
Vous n'êtes pas une limace grimaçante, mais un dangereux fauve. Inutile de dissimuler votre férocité sous des dehors courtois : qu'un seul zèbre se pointe à l'horizon et vos instincts sanguinaires reprendront le dessus. Tâchez seulement de laisser tranquilles les kangourous : l'auteur en est un lui-même et vous a à l'oeil, il vous connaît comme sa poche.

B. Vous obtenez une majorité de B :
Vous n'êtes pas une limace grimaçante, mais un matois matou : frileux et sédentaire, vous prenez de nobles attitudes -allongé au fond des solitudes -, et il n'y a que la vue d'une souris mécanique pour vous électriser vraiment. Mâchez donc un peu d’herbe, ça vous purgera.

C. Vous obtenez une majorité de C :
Félicitations : vous êtes bien une limace grimaçante. Gluant et mou à souhait, vous faites la joie des enfants qui vous trouvent sur le trottoir et, une fois salé et mixé à du persil, vous êtes délicieux à consommer, en soupe à la limace. Ceux qui vous font les cornes ne sont rien que des gros jaloux et vous faites bigrement bien de leur faire la grimace.

* N.B. : l'auteur n’a pas hésité à associer l'emplacement gastrique des limaces grimaçantes à celui des escargots. Toute précision venant d'une véritable L.G. serait toutefois la bienvenue.

Signé : Skipper-le-kangourou.



Prise d'Otage
Kidnapping à l'ENS

Mercredi 10 mai, dans le Vème arrondissement, un certain Bob a été kidnappé par des individus que la police n'a toujours pas identifiés. Alors qu'il se reposait paisiblement en sirotant un lait- grenadine, les kidnappeurs l'ont bâillonné, ligoté, puis conduit à leur domicile où ils ont pris le cliché que nos reporters, à la sueur de leur front, ont pu retrouver. Heureusement, le rapt n'a pas tourné au drame et le brave toutou a été libéré contre rançon. Les malfrats, forts de leur succès, courent toujours. La pauvre victime s'est refusé à tout autre commentaire qu’un wouf de soulagement. Le porte parole de la police quant à lui a déclaré : «C'est vraiment une sale affaire».

la photo d'un chien en peluche attaché à une chaise et menacé par un pistolet à eau Voici la fameuse photographie que nos reporters, à la sueur de leur front, ont pu retrouver.
(Cliché: les ravisseurs - tous droits réservés.)
En exclusivité, l'extrait révélateur du log-book de Bob : Les secrets de ma vie de chien (en peluche).

Mercredi 10 mai 2000: Aujourd'hui, il m'est arrivé une chose terrible. Ce matin, j'étais tranquille dans ma chambre, et alors, je me suis fait kidnapper. Tout à coup, j'étais attaché sur une chaise, j'avais un foulard sur les yeux, un pistolet sur l'oreille, et le pire de tout c'est que les deux méchants m'ont pris en photo. Et alors, qu'est ce qu'ils rigolaient. J'ai eu très peur.
Mais après, on a joué. En fait, ils étaient pas si méchants que ça. Puis, on est allé en cours aux Ernests, et ils m'ont rendu. Maintenant, je suis un peu triste. Surtout que la rançon c'était des fraises tagada, et j'en ai même pas eu. (...) “



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